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II

Quelques semaines après, j’écrivis un second chant du même poème, intitulé les Chevaliers. J’avais le Tasse et l’Arioste de bien loin dans l’imagination. Je comptais toucher successivement toutes les cordes graves et sensibles de la poésie épique ou élégiaque dans cette œuvre sans fin commencée trop jeune et interrompue avant le temps. En voici quelques fragments négligés après bien des années au fond de mon portefeuille.

… Cependant, le cœur plein de deuil et de tristesse,
Béranger, maudissant le poids de sa vieillesse,
Privé du seul objet qui consolait ses jours,
De son château désert a traversé les cours.
Ses cheveux blancs, souillés de sang et de poussière,
Tombent à gros flocons sur sa morne paupière ;
Il mord sa lèvre pâle, il presse dans sa main
La garde du poignard qu’il fit briller en vain,
Et, sur ses traits ridés se frayant une route,
Deux longs ruisseaux de pleurs, tombant à grosse goutte,
Viennent mouiller ce fer, dans ses mains impuissant.
« Ah ! malheureux ! dit-il, des pleurs au lieu de sang ! »
Il baisse un front courbé sous le malheur et l’âge,
Et de ses serviteurs détourne son visage.
Tel un chêne vieilli, dont les rameaux séchés
Par la foudre ou la hache ont été retranchés,
Sur un coteau brûlant, que son aspect afflige,
Ne voit plus de son sein sortir de jeune tige,
Et de l’ombre et des fleurs oubliant la saison,
Penche un tronc dépouillé sur le morne gazon.
Ses vassaux consternés se rangent en silence ;
Mais soudain à ses pieds un mendiant s’élance ;
Son front, déjà chargé des traces de ses jours,
De sa vie orageuse annonçait le long cours ;
Un bâton soutenait sa démarche tremblante ;
La misère courbait sa tête chancelante ;
De vêtements usés quelques lambeaux épars,
Sous l’outrage des ans tombant de toutes parts,
Noués par une corde autour de sa ceinture,
Laissaient à découvert ses jambes sans chaussure,
Et ses pieds, par le sol meurtris et déchirés,
Foulaient péniblement le marbre des degrés ;
Du chevalier terrible il suit de loin la trace ;
Il se jette en pleurant à ses pieds qu’il embrasse ;
« Seigneur, écoutez-moi, dit-il en sanglotant,
Peut-être il vous souvient de ce berceau flottant
Où cette noble épouse, à vos regrets si chers,
Recueillit un enfant et lui servit de mère ;
On dit que du trépas par le ciel préservé,
Et par vos soins, seigneur, dans ces murs élevé,
Digne qu’en autre rang le hasard l’ait fait naître,
Sa gloire et ses vertus ont honoré son maître…
– Et que t’importe, à toi, vil rebut des humains,
Le sort de cet enfant qu’ont élevé mes mains ?
Qu’eut jamais de commun son sang et ta misère ?
– Hélas ! pardonnez-lui, seigneur ! je suis son père !
– Toi, son père ? Insensé ! ce noble enfant ton fils ?
Qui donc es-tu ? – Seigneur, vous voyez mes habits,
Je suis ce qu’à vos yeux indique leur misère,
Un de ces malheureux, vermine de la terre,
À qui le ciel jaloux de ses avares mains
A donné pour tout don la pitié des humains,
Qui glanent ici-bas ce que le riche oublie,
Et qui, pour soutenir leur misérable vie,
Vont aux portes du temple, au seuil de vos palais,
Recevoir tour à tour l’insulte ou les bienfaits !
Trop heureux si le ciel, dans l’opprobre où nous sommes,
En nous déshéritant des biens communs aux hommes,
Avait en même temps retranché de nos cœurs
Ces sentiments qui font leur joie et nos douleurs !
Mais, hélas ! ces haillons n’étouffent pas nos âmes ;
Nous aimons, comme vous, nos enfants et nos femmes,
Mais le remords nous suit jusqu’au sein de l’amour,
Et nous nous repentons de leur donner le jour !
Un enfant m’était né ; la faim et la souffrance
Avaient ravi sa mère à sa première enfance,
Et près d’elle couché, sa bouche avec effort
Pressait encor ce sein qu’avait tari la mort !
On vantait la pitié de notre noble dame :
L’espérance, à son nom, pénétra dans mon âme ;
Je m’emparai soudain, par un adroit larcin,
De deux cygnes chéris que nourrissait sa main,
Et confiant mon fils à sa frêle nacelle,
Je chargeai leur instinct de la guider près d’elle :
La vague protégea ce dépôt précieux,
Jusqu’à ces bords lointains je le suivis des yeux.
Tranquille sur le sort d’une tête si chère,
Je sentis s’alléger le poids de ma misère,
Et loin de ce rivage allant porter mes pas,
J’usai mes tristes jours de climats en climats.
Mais enfin, quand des ans l’inévitable outrage
Eut usé de ce corps la force et le courage,
Rappelé vers ces bords par un cher souvenir,
Un instinct paternel me force à revenir
Près de ce fils chéri terminer ma carrière,
Pour avoir une main qui ferme ma paupière !
Ah ! laissez-moi, seigneur, le voir et l’embrasser ;
Sur ce cœur expirant laissez-moi le presser ;
Et que puisse de Dieu la main juste et prospère
Bénir dans vos enfants la pitié de leur père !
– Mes enfants ! qu’a-t-il dit ? hélas ! je n’en ai plus !
Garde pour toi, vieillard, tous tes vœux superflus ;
J’ai perdu, comme toi, l’espoir de ma famille :
Va ! cours chercher ton fils ! il est avec ma fille ! »
Ainsi dit Béranger, et, d’une rude main
Repoussant le vieillard, il reprend son chemin.
Tel qu’un aigle irrité, dont l’immonde reptile,
Pendant qu’il plane en paix, dans un azur tranquille,
À dévasté son aire, et sur ses bords flétris
De ses œufs près d’éclore a semé les débris ;
Lorsque redescendu de sa céleste sphère,
Son instinct paternel le rappelle à son aire,
Et que du haut du ciel y plongeant ses regards,
Il voit ses tendres fruits sur les rochers épars,
Sur ce nid, son espoir, il plonge, il veut s’abattre ;
Il cherche un ennemi qu’il puisse au moins combattre ;
De rochers en rochers il vole en tournoyant,
Promène dans les airs son regard foudroyant,
Et rongeant les rochers à défaut de victime,
Il jette un cri vengeur qui fait trembler l’abîme :
Tel au fond d’un palais maintenant dépeuplé,
Ce vieux père, cherchant d’un regard désolé
Cette enfant dont ses yeux ont la douce habitude,
De ses gémissements remplit la solitude ;
Marche, s’arrête, écoute, éclate en vains sanglots,
Et consume la nuit à regarder les flots.
Mais à l’heure où les chants du pieux solitaire
Montent seuls vers le ciel, quand tout dort sur la terre,
Son regard, en fixant l’écueil inhabité,
Du fanal de Tristan découvrit la clarté.
À cet aspect nouveau son cœur glacé palpite :
Il appelle, il espère, il s’élance, il hésite ;
Mais vers les bords lointains où cet espoir a lui,
Un instinct plus puissant l’entraîne malgré lui.
Réveillés à ces cris, ses matelots fidèles
Rattachent l’aviron aux flancs de ses nacelles,
Dressent les mâts couchés sur les esquifs flottants,
Lèvent l’ancre pesante, ouvrent la voile aux vents,
Et lui-même, voyant où le fanal le guide,
Courbé sur l’aviron fend la plaine liquide.
La brise de la nuit sur le lac écumant
Vers l’écueil escarpé les pousse en un moment ;
Ils franchissent le flot grondant sur le rivage.
Béranger, le premier, s’élance sur la plage ;
Il appelle, il s’écrie, il court, il voit enfin,
Il voit aux premiers feux des astres du matin,
Sur un gazon trempé des larmes de l’aurore,
Sur le sein de Tristan la fille qu’il adore
Mollement assoupie ; il doute, il craint d’abord
Cette immobilité qui ressemble à la mort ;
Mais bientôt s’approchant du couple qui sommeille,
Le bruit de leurs soupirs rassure son oreille ;
Il voit le sein d’Hermine, encor gros de soupirs,
Onduler comme l’onde au souffle des zéphirs.
« Elle vit ! Ô ma fille ! ô ma seconde vie !
À l’outrage, à la mort quelle main t’a ravie ?
Réveille-toi ! réponds ! Quel que soit ton sauveur,
Je jure par le ciel, par toi, par mon bonheur,
De lui donner, pour prix de ce bienfait suprême,
Tout ce que peut donner ma main… fût-ce toi-même ! »
Ces cris de son Hermine ont ranimé les sens ;
Elle rouvre ses yeux, elle entend ces accents,
Voit pencher sur son front la tête paternelle,
Et lui montrant des yeux Tristan : « C’est lui, » dit-elle.
Et Tristan, à ces mots, rougissant de bonheur,
De ses pleurs arrosait les mains de son seigneur.
Mais Béranger, ouvrant les bras à son Hermine,
Allait presser aussi Tristan sur sa poitrine,
Quand une sombre image, un soudain repentir,
Resserre tout à coup son cœur près de s’ouvrir.
Hermine tombe seule entre les bras d’un père ;
Le beau page, à ses pieds, reste un genou sur terre,
Et le vieillard lui jette un regard incertain,
Où la reconnaissance est mêlée au dédain :
« Partons, dit-il, fuyons ce funèbre rivage,
Qui de mon désespoir me rappelle l’image,
Et, pendant que les flots nous porteront au port,
Tu nous raconteras ce prodige du sort ! »
La rame bat les flots, la barque glisse et vole ;
Hermine, retrouvant à peine la parole,
Raconte en rougissant ce qu’a fait son sauveur ;
Comment il a risqué ses jours pour son honneur ;
Comment son bras, plus fort que la vague et l’orage,
Au milieu de la nuit l’a portée au rivage ;
Comment, près d’un foyer par ses mains allumé,
Dans son corps engourdi son cœur s’est ranimé,
Et comment, par ses soins la rendant à la vie,
Il l’a tout à la fois respectée et servie.
Béranger, en silence, écoutait ces récits ;
En cercle autour de lui ses chevaliers assis,
De surprise et d’orgueil ne pouvant se défendre,
Sur l’épaule du preux se penchaient pour entendre ;
Et les rameurs, eux-même, enchaînés par la voix,
Du page rougissant écoutaient les exploits,
Et, contemplant Hermine à leur amour rendue,
Oubliaient d’abaisser la rame suspendue.
Quand elle eut achevé, Béranger, l’œil baissé,
Sous tant d’émotions resta comme oppressé ;
Puis, d’un ton à la fois indulgent et sévère :
« Tristan, dit-il, en moi ton enfance eut un père,
Tu m’as rendu ma fille, et ce premier haut fait
Acquitte en un seul jour le bien que je t’ai fait ;
Mais mon cœur veut sur toi conserver l’avantage ;
Il n’était qu’un seul prix digne de ton courage,
Tu l’avais mérité ! je te l’aurais offert ;
Mais entre Hermine et toi l’abîme s’est ouvert,
Rien ne peut le combler, et pas même ta vie ;
Le jour qui me la rend à toi te l’a ravie ;
Ton père s’est nommé ; ton père, un mendiant,
Est venu près de moi réclamer son enfant ;
Je dois te rendre à lui, non tel que sa misère
Te confia jadis à ta seconde mère,
Faible, nu, sans espoir que sa tendre pitié,
Mais enrichi des dons de ma noble amitié,
Mais, honorant du moins par les dons de ton maître
L’obscurité fatale où le sort te fit naître,
Je te fais châtelain de la tour d’Ildefroi ;
Ces domaines, ces champs, ces vassaux sont à toi !
Tu peux à ton vieux père y donner un asile ;
Mais toi, loin d’y languir dans un loisir stérile,
Lèves-y des soldats, va porter ta valeur
Parmi les conquérants du tombeau du Sauveur.
Va disputer un prix digne de ta vaillance,
Va mériter un nom qui couvre ta naissance ;
Après ce que tu fis et ce qu’ont vu tes yeux,
Il ne te convient plus de paraître en ces lieux,
Jusqu’à ce qu’un héros, entrant dans ma famille,
Ait pris sous son honneur la garde de ma fille ! »
Tristan ne répondit que par un seul soupir,
Et tout bas dans son cœur se dit : « J’irai mourir ! »
Mais Hermine pâlit ; comme une fraîche aurore,
Qu’un nuage subit tout à coup décolore,
Son beau front s’inclina pour cacher ses douleurs,
Et ses cils abaissés voilèrent mal ses pleurs.
Tout se tut : jusqu’au bord on n’entendit qu’à peine
Du sein des deux amants s’exhaler leur haleine ;
Les vassaux, sur la plage, avec des cris d’amour,
De leur dame chérie attendaient le retour ;
Et, prenant dans leurs bras la belle châtelaine,
La portèrent en foule aux bras de sa marraine.
… Tout est joie et tumulte aux murs de Béranger ;
Les vassaux, qui d’Hermine ont appris le danger,
Les jeunes chevaliers qui briguaient sa conquête,
Venus pour le combat sont restés pour la fête ;
Les cours et les préaux sont couverts d’étrangers ;
Les dames, les barons, entourent les foyers ;
Le jour ne suffit pas à leur foule enivrée ;
Mais des feux du sapin la nuit même éclairée
Ouvre une lice ardente à des plaisirs nouveaux.
C’est l’heure où Béranger, conviant ses vassaux,
Prodigue des trésors que son orgueil étale,
Fait dresser à la fois vingt tables dans la salle,
Et jusqu’aux premiers chants de l’oiseau du matin,
Entouré de ses preux, prolonge le festin.
Ces salles, où des preux les tables sont dressées,
De soie et de velours ne sont pas tapissées ;
Elles n’offrent aux yeux qu’une voûte d’acier.
Lances, piques, écus, brassards et bouclier ;
Et des lambris de fer et des festons d’épées
Avec un art sauvage autour des murs groupés,
Réfléchissant les feux des nocturnes flambeaux,
Jettent un jour sanglant sous les vastes arceaux.
Nul art dans ces festins n’ajoute à la nature,
Et leur profusion est leur seule parure ;
Les hôtes des forêts, des cerfs, des sangliers,
Sur des plateaux de bois s’y servent tout entiers ;
Et dans la salle même, entre chaque embrasure,
Des outres, des tonneaux qui coulent sans mesure,
Versent aux échansons des vins nés sur ces bords,
Dont la coupe se vide et s’emplit à pleins bords.
Sur un siège élevé d’où son regard domine
Béranger est assis ; plus bas la belle Hermine ;
Puis enfin les barons, les écuyers, les grands,
Placés par les hérauts chacun selon leurs rangs,
Descendent par degrés jusques aux servants d’armes,
Où Tristan va cacher son triomphe et ses larmes.
Là, tandis que son nom retentit en tous lieux,
Sur ses égaux d’hier n’osant lever les yeux,
Il rougit d’être assis parmi ceux qu’il honore,
Et plus bas, s’il se peut, voudrait descendre encore.
En vain les écuyers, pour plaire à leur seigneur,
Lui présentent les vins et la coupe d’honneur ;
Du doux jus des coteaux en vain sa coupe est pleine,
En feignant d’y puiser sa lèvre y trempe à peine,
Et son cœur, d’amertume et de honte abreuvé,
Lui fait trouver amer tout ce qu’il a goûté.
Il accuse en secret la lenteur des convives,
Il compte chaque instant des heures trop tardives ;
Puis, d’un regard furtif contemplant ces doux traits
Qu’il grave dans son âme et va perdre à jamais,
Il se dit, en comptant le temps qui s’évapore :
« Dure à jamais le jour où je la vois encore ! »
Les lices aux tournois, les danses aux festins,
De l’aurore à la nuit, de la nuit au matin,
Durant trois jours complets, durant trois nuits entières,
Chassèrent le sommeil de toutes leurs paupières.
Mais au dernier repas de la troisième nuit,
Quand, déjà chancelants de fatigue et de bruit,
Les convives lassés succombaient à l’ivresse,
Le baron de Neuf-Tours à Béranger s’adresse :
« Seigneur ! n’avez-vous donc pour orner votre cour
Trouvère ou ménestrel, barde ni troubadour ?
Quitterons-nous ces lieux sans que de son écharpe
L’enfant perdu du lac ait dénoué sa harpe ?
– Excusez-moi, seigneur, dit Tristan tout confus,
J’imite les héros, je ne les chante plus. »
Le baron, à ces mots, lui lance un faux sourire ;
Mais Béranger, honteux qu’on ait osé dédire
En sa présence même un noble chevalier :
« Vous chanterez, Tristan ; tant d’orgueil doit plier ;
Écuyer, apportez la harpe du trouvère ;
Hermine, que ta voix charme aussi ton vieux père,
Et chantez tous les deux l’histoire d’Amadis,
Où vos deux voix d’enfants s’entremêlaient jadis. »
Il dit. Hermine tremble et murmure en son âme ;
Le page avec respect s’approche de sa dame,
Lui présente son luth au clou d’or suspendu,
Ce luth dont le doux son, à sa voix confondu,
Résonnait autrefois de loin à son oreille,
Plus gai qu’un premier chant de l’oiseau qui s’éveille ;
Et lui-même, prenant des mains d’un écuyer
Une harpe nouée auprès d’un bouclier,
L’accorde lentement et d’une main distraite ;
Et de saisissement la foule était muette.
Enfin, d’une voix faible et sans lever les yeux,
Hermine commença le doux lai des adieux.
Or c’était un récit triste comme leur âme
Et que, sans y penser, avait choisi la dame,
D’un chevalier quittant pour ne plus la revoir
Celle dont la pensée était le seul espoir ;
Un vieux barde, exilé des bords de la Durance,
L’avait porté jadis de l’Italie en France.
Deux voix, pour imiter cette scène d’amour,
S’en devaient partager les couplets tour à tour ;
Et la harpe et le luth, de leurs notes plaintives,
En suspendre un moment les stances fugitives.

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