Page de titre
Ceci n’est pas une préface, mais une simple note liminaire.
Les Mémoires d’un Fou que nous éditons paraissent pour la première fois. Ce titre est le titre même donné par Gustave Flaubert à ce petit roman, œuvre de prime jeunesse. Son auteur, à peine dans ses vingt ans, en fit hommage à son fidèle ami et conseiller, Alfred Le Poittevin, mort prématurément.
Le manuscrit des Mémoires d’un Fou n’était sans doute pas destiné à l’impression, car Flaubert n’a jamais voulu publier que des œuvres absolument parfaites ; ce qui explique pourquoi son premier livre, Madame Bovary, parut seulement en 1857, Salammbô, le second, six ans après et ainsi des autres, fort espacés.
Mais il eût été regrettable que cet essai du début, si imparfait qu’on le juge, ne fut pas livré à la curiosité des dilettantes, plus raffinés, qu’avait déjà mis en goût la publication de la Correspondance comprenant également des lettres relatives aux jeunes années de Flaubert. Il éclaire et complète cette période de sa vie. On sent fort bien que les Mémoires d’un Fou ne sont qu’une autobiographie mal déguisée. Du reste, son principal personnage ou protagoniste féminin, l’héroïne de Trouville, se retrouvera au cours des lettres ultérieures, Flaubert étant resté en correspondance avec elle jusque dans ses dernières années.
Grâce à ces pages, on pénètre les sentiments intimes de l’auteur, on le voit dès ce moment hanté, assailli par ces idées sombres, dédaigneuses et fières qui teinteront toute son existence d’un pessimisme particulier, que domine la haine du banal – et du « bourgeois ».
Qu’on veuille bien se rappeler l’époque où furent composés les Mémoires d’un Fou, vers 1840, et le genre de littérature qui régnait alors ! Le Romantisme triomphant battait son plein et, malgré certains esprits qui s’appliquaient à réagir contre les tendances, la Chute d’un Ange et les Recueillements poétiques avaient victorieusement paru en 1838 et les Rayons et les Ombres en 1840.
Si l’œuvre inédite, que nous révélons au public lettré, n’ajoute rien à la gloire de Flaubert, elle ne lui enlève rien non plus. Elle permettra, toutefois, il nous semble, de mieux apprécier à quel labeur aride, obstiné, consciencieux, Flaubert dût de pouvoir, à la suite de cet essai de jeunesse, se révéler le maître que l’on sait par la publication, dix-sept années plus tard, du pur et sobre chef-d’œuvre qu’est Madame Bovary.
N’aurions-nous fait qu’éveiller ces idées de rapprochement, ce serait suffisant peut-être pour justifier notre publication.
P.D.
À TOI, MON CHER ALFRED LE POITTEVIN, CES PAGES SONT DÉDIÉES ET DONNÉES.
Elles renferment une âme toute entière. – Est-ce la mienne ? Est-ce celle d’un autre ? J’avais d’abord voulu faire un roman intime où le scepticisme serait pousse jusqu’aux dernières bornes du désespoir, mais, peu à peu, en écrivant, l’impression personnelle perça à travers la fable, l’âme remua la plume et l’écrasa.
J’aime donc mieux laisser cela dans le mystère des conjectures. Pour toi, tu n’en feras pas.
Seulement, tu croiras peut-être en bien des endroits que l’expression est forcée et le tableau assombri à plaisir. Rappelle-toi que c’est un fou qui a écrit ces pages, et, si le mot paraît souvent surpasser le sentiment qu’il exprime, c’est que, ailleurs, il a fléchi sous le poids du cœur.
Adieu, pense à moi et pour moi.