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CDVIe nuit

Le sultan des Indes parla de la sorte à ses favoris, sans leur faire connaître que leurs discours eussent fait impression sur son esprit : il ne laissa pas, néanmoins, d’en être alarmé, et il résolut de faire observer les démarches du prince Ahmed, sans en donner connaissance à son grand vizir. Il fit venir la magicienne, qui fut introduite par une porte secrète du palais, et amenée jusque dans son cabinet. Il lui dit :

« Tu m’as dit la vérité, quand tu m’as assuré que mon fils Ahmed n’était pas mort, et je t’en ai obligation ; il faut que tu me fasses un autre plaisir : depuis que je l’ai retrouvé, et qu’il vient à ma cour, de mois en mois, je n’ai pu obtenir de lui qu’il m’apprît en quel lieu il s’est établi ; je n’ai pas voulu le gêner pour lui tirer son secret malgré lui ; mais je te crois assez habile pour faire en sorte que ma curiosité soit satisfaite, sans que ni lui ni personne de ma cour en sache rien. Tu sais qu’il est ici ; et comme il a coutume de s’en retourner sans prendre congé de moi, non plus que d’aucun de ma cour, ne perds pas de temps, va dès aujourd’hui sur son chemin, et observe-le si bien, que tu saches où il se retire et que tu m’en apportes la réponse. »

En sortant du palais du sultan, comme la magicienne avait appris en quel endroit le prince Ahmed avait trouvé sa flèche, dès l’heure même elle y alla et elle se cacha près des rochers, de manière qu’elle ne pouvait pas être aperçue.

Le lendemain, le prince Ahmed partit dès la pointe du jour, sans avoir pris congé ni du sultan ni d’aucun courtisan, selon sa coutume. La magicienne le vit venir ; elle le conduisit des yeux jusqu’à ce qu’elle le perdît de vue, lui et sa suite.

Comme les rochers formaient une barrière insurmontable aux mortels, soit à pied, soit à cheval, tant ils étaient escarpés, la magicienne jugea de deux choses l’une, ou que le prince se retirait dans une caverne, ou dans quelque lieu souterrain où des génies et des fées faisaient leur demeure. Quand elle eut jugé que le prince et ses gens devaient avoir disparu et être rentrés dans la caverne ou dans le souterrain, elle sortit du lieu où elle s’était cachée, et alla droit à l’enfoncement où elle les avait vus entrer ; elle y entra, et en avançant jusqu’où il se terminait par plusieurs détours, elle regarda de tous les côtés, en allant et en revenant plusieurs fois sur ses pas. Mais, nonobstant sa diligence, elle n’aperçut aucune ouverture de caverne, non plus que la porte de fer qui n’avait pas échappé à la recherche du prince Ahmed ; c’est que cette porte était apparente pour les hommes seulement, et particulièrement pour certains hommes dont la présence pouvait être agréable à fée Pari-Banou, et nullement pour les femmes.

La magicienne, qui vit que la peine qu’elle se donnait était inutile, fut obligée de se contenter de la découverte qu’elle venait de faire. Elle revint en rendre compte au sultan ; et en achevant de lui faire le récit de ses démarches, elle ajouta :

« Sire, comme votre majesté peut le comprendre, après ce que je viens d’avoir l’honneur de lui marquer, il ne me sera pas difficile de lui donner toute la satisfaction qu’elle peut désirer touchant la conduite du prince Ahmed. Je ne lui dirai pas dès à présent ce que j’en pense : j’aime mieux le lui faire connaître de manière qu’elle ne puisse pas en douter. Pour y parvenir, je ne lui demande que du temps et de la patience, avec la permission de me laisser faire, sans s’informer des moyens dont j’ai besoin de me servir. »

Le sultan prit en bonne part les mesures que la magicienne prenait avec lui ; il lui dit :

« Tu es la maîtresse, va, fais comme tu le jugeras à propos ; j’attendrai avec patience l’effet de tes promesses. »

Et afin de l’encourager, il lui fit présent d’un diamant d’un très grand prix, en lui disant que c’était en attendant qu’il la récompensât pleinement quand elle aurait achevé de lui rendre le service important dont il se reposait sur son habileté.

Comme le prince Ahmed, depuis qu’il avait obtenu de la fée Pari-Banou la permission d’aller faire sa cour au sultan des Indes, n’avait pas manqué d’être régulier à s’en acquitter une fois le mois, la magicienne, qui ne l’ignorait pas, attendit que le mois qui courait fût achevé. Un jour ou deux avant qu’il finît, elle ne manqua pas de se rendre au pied des rochers, à l’endroit où elle avait perdu de vue le prince et ses gens, et elle attendit là dans l’intention d’exécuter le projet qu’elle avait imaginé.

Dès le lendemain, le prince Ahmed sortit à son ordinaire par la porte de fer, avec la même suite qui avait coutume de l’accompagner, et il arriva près de la magicienne, qu’il ne connaissait pas pour ce qu’elle était. Comme il aperçut qu’elle était couchée, la tête appuyée sur le roc, et qu’elle se plaignait comme une personne qui souffrait beaucoup, la compassion fit qu’il se détourna pour s’approcher d’elle, et qu’il lui demanda quel était son mal, et ce qu’il pouvait faire pour la soulager.

Le jour vint interrompre la sultane des Indes : « Je crains bien, lui dit sa sœur, que cette magicienne ne trouble le bonheur du prince Ahmed ; ce sont des gens bien dangereux ! – Les magiciennes ont sans doute des moyens de nuire, répondit Scheherazade ; mais les fées ont plus de pouvoir, et celle qui protège le prince Ahmed saura bien le garantir de tous les pièges. » Ainsi dit Scheherazade, qui la nuit suivante continua de la sorte son récit :

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