CCCXVe nuit
Sire, continua de raconter Scheherazade, il est certain que le magicien africain n’était pas frère de Mustafa le tailleur, comme il s’en était vanté, ni par conséquent oncle d’Aladdin : il était véritablement d’Afrique, et il y était né. Comme l’Afrique est un pays où l’on est plus entêté de la magie que partout ailleurs, il s’y était appliqué dès sa jeunesse, et, après quarante années ou environ d’enchantements, d’opérations de géomance, de fumigations et de lectures de livres de magie, il était enfin parvenu à découvrir qu’il y avait dans le monde une lampe merveilleuse, dont la possession le rendrait plus puissant qu’aucun monarque de l’univers. Par une dernière opération de géomance, il avait connu que cette lampe était dans un lieu souterrain, au milieu de la Chine, à l’endroit et avec toutes les circonstances que nous venons de voir. Bien persuadé de la vérité de cette découverte, il était parti de l’extrémité de l’Afrique, comme nous l’avons dit, et, après un voyage long et pénible, il était arrivé à la ville qui était si voisine du trésor ; mais, quoique la lampe fût certainement dans le lieu dont il avait connaissance, il ne lui était pas permis, néanmoins ; de l’enlever lui-même, ni d’entrer en personne dans le lieu souterrain où elle se trouvait : il fallait qu’un autre y descendît, l’allât prendre, et la lui mît entre les mains. C’est pourquoi il s’était adressé à Aladdin, qui lui avait paru un jeune enfant sans conséquence et très propre à lui rendre le service qu’il attendait de lui, bien résolu, dès qu’il aurait la lampe dans ses mains, de faire la dernière fumigation que nous avons dite, et de prononcer les deux paroles magiques qui devaient faire l’effet que nous avons vu, et sacrifier le pauvre Aladdin à son avarice et à sa méchanceté, afin de n’en avoir pas de témoin. Le soufflet donné à Aladdin, et l’autorité qu’il avait prise sur lui, n’avaient pour but que de l’accoutumer à le craindre et à lui obéir promptement, afin que, lorsqu’il lui demanderait cette fameuse lampe magique, il la lui donnât aussitôt : mais il lui arriva tout le contraire de ce qu’il s’était proposé. Enfin il n’usa de sa méchanceté avec tant de précipitation, pour perdre le pauvre Aladdin, que parce qu’il craignit que, s’il contestait plus longtemps avec lui, quelqu’un ne vînt à les entendre, et ne rendit public ce qu’il voulait tenir très caché.
Quand le magicien africain vit ses grandes et belles espérances échouées à n’y revenir jamais, il n’eut pas d’autre parti à prendre que celui de retourner en Afrique : c’est ce qu’il fit dès le même jour. Il prit sa route par des détours, pour ne pas rentrer dans la ville d’où il était sorti avec Aladdin : il avait à craindre en effet d’être observé par plusieurs personnes qui pouvaient l’avoir vu se promener avec cet enfant, et revenir sans lui.
Selon toutes les apparences, on ne devait plus entendre parler d’Aladdin ; mais celui-là même qui avait cru le perdre pour jamais, n’avait pas fait attention qu’il lui avait mis au doigt un anneau qui pouvait servir à le sauver. En effet, ce fut cet anneau qui fut cause du salut d’Aladdin, qui n’en savait nullement la vertu ; et il est étonnant que cette perte, jointe à celle de la lampe, n’ait pas jeté ce magicien dans le dernier désespoir : mais les magiciens sont si accoutumés aux disgrâces et aux évènements contraires à leurs souhaits, qu’ils ne cessent, tant qu’ils vivent, de se repaître de fumée, de chimères et de visions.
Aladdin, qui ne s’attendait pas à la méchanceté de son faux oncle, après les caresses et le bien qu’il lui avait fait, fut dans un étonnement qu’il est plus aisé d’imaginer que de décrire. Quand il se vit enterré tout vif, il appela mille fois son oncle, en criant qu’il était prêt à lui donner la lampe ; mais ses cris étaient inutiles, et il n’y avait plus moyen d’être entendu : ainsi il demeura dans les ténèbres et dans l’obscurité. Enfin, après avoir donné quelque relâche à ses larmes, il descendit jusqu’au bas de l’escalier du caveau pour aller chercher la lumière dans le jardin où il avait déjà passé ; mais le mur, qui s’était ouvert par enchantement, s’était refermé et rejoint par un autre enchantement. Il tâtonne devant lui à droite et à gauche par plusieurs fois, et il ne trouve plus de porte : il redouble ses cris et ses pleurs, et il s’assied sur les degrés du caveau, sans espoir de revoir jamais la lumière, et avec la triste certitude, au contraire, de passer des ténèbres où il était dans celles d’une mort prochaine.
Aladdin demeura deux jours en cet état, sans manger et sans boire ; le troisième jour enfin, regardant sa mort comme inévitable, il éleva les mains en les joignant, et avec une résignation entière à la volonté de Dieu, il s’écria :
« Il n’y a de force et de puissance qu’en Dieu, le très haut, le grand ! »