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CHAPITRE XI

Après le départ de l’inspecteur Heat, M. Verloc se mit à faire les cent pas dans le petit salon.

De temps en temps, il jetait les yeux sur sa femme par la porte ouverte. « Elle sait tout, maintenant ! », se disait-il ; et il était partagé entre la pitié pour le chagrin qu’elle devait éprouver et le soulagement de n’avoir plus d’aveux à faire. Si elle manquait de grandeur, l’âme de M. Verloc était du moins capable de tendres sentiments.

La seule perspective de cette confession le rendait malade. L’inspecteur Heat l’avait relevé de sa tâche ; c’était toujours cela. Il ne lui restait plus à présent qu’à subir la vue de la douleur de son épouse.

M. Verloc n’aurait jamais supposé que ce chagrin serait causé par une mort dont le caractère catastrophique ne peut être combattu par des arguments fallacieux ou une éloquence insidieusement persuasive. Il n’entrait pas dans les plans que Stevie pérît avec une si soudaine violence, ni qu’il pérît du tout. Stevie mort était beaucoup plus embarrassant qu’il ne l’avait jamais été de son vivant.

M. Verloc avait auguré favorablement de son entreprise, en se basant non sur l’intelligence de Stevie, parce que l’intelligence joue souvent de mauvais tours aux hommes, mais à la fois sur l’aveugle docilité et le manque d’intelligence du gamin. Bien que peu psychologue, M. Verloc avait jaugé la profondeur du fanatisme de Stevie. Il avait cru pouvoir espérer que Stevie suivrait à la lettre ses instructions ; qu’il reviendrait des murs de l’Observatoire par le chemin qu’il avait eu la précaution de lui montrer plusieurs fois, et qu’il rejoindrait son beau-frère, le sage et bon M. Verloc, hors de l’enceinte du parc. Il eût suffi d’un quart d’heure au plus parfait idiot pour déposer l’engin et revenir au point désigné ; et le Professeur garantissait un délai plus long avant l’explosion.

Mais à peine cinq minutes après qu’il fut laissé à lui-même, Stevie butait contre une souche d’arbre, et la secousse morale de M. Verloc avait été terrible : il s’était senti moralement réduit en miettes. Il avait tout prévu, sauf cela. Il voyait Stevie distrait, égaré, perdu… retrouvé à la fin dans quelque poste de police ou quelque asile de province. Il le voyait même pris et arrêté, mais de cela il ne s’inquiétait pas, car au cours de leurs longues promenades, il lui avait fait la leçon sur la nécessité du silence et il avait une haute opinion de la loyauté de Stevie. À l’instar d’un philosophe péripatéticien, M. Verloc, déambulant par les rues de Londres, avait, par de subtils raisonnements, modifié l’opinion de Stevie sur la police. Jamais sage n’eut de disciple plus attentif et plus dévoué. Sa soumission et son adoration étaient si visibles que M. Verloc en était arrivé à éprouver comme de l’amitié pour le « pauvre garçon ». Mais dans aucune de ses prévisions n’était entrée la prompte découverte de sa parenté avec le jeune homme. Que sa femme eût pris la précaution de coudre leur adresse dans son pardessus, c’était bien la dernière chose qui lui fût venue à l’esprit. On ne songe pas à tout ! C’était donc cela qu’elle avait en tête quand elle lui disait de ne pas s’inquiéter s’il perdait Stevie au cours de leurs promenades. Elle assurait qu’il se retrouverait toujours…

– En effet, il ne s’est que trop bien retrouvé ! – murmurait M. Verloc dans sa stupeur.

Quel but avait eu Winnie ? Lui éviter l’ennui de surveiller de trop près Stevie ? Elle était animée d’excellentes intentions, à coup sûr. Mais elle aurait dû lui faire part de la précaution qu’elle avait imaginée.

M. Verloc s’approcha du comptoir, non point pour assaillir sa femme d’amers reproches : il n’éprouvait aucune amertume. Le tour inattendu qu’avaient pris les événements le convertissait à la doctrine du fatalisme. Ce qui devait arriver était arrivé ; rien n’y pouvait remédier à cette heure. Il dit simplement :

– Je ne pensais pas que les choses tourneraient mal pour le garçon !

Madame Verloc frissonna en entendant la voix de son mari, mais elle ne découvrit pas sa figure. L’agent de confiance de feu le baron Stott-Wartenheim la regarda pendant un moment d’un œil lourd, persistant et indécis. Les feuilles déchirées du journal du soir étaient au pied du comptoir. Mais le compte rendu n’avait pas dû lui apprendre grand-chose. M. Verloc éprouvait le besoin de parler à sa femme. Il reprit :

– C’est ce misérable Heat qui t’a bouleversée, hein ? Quelle brute d’annoncer les choses ainsi sans ménagements à une femme ! Moi, je m’étais rendu malade à force de chercher comment je m’y prendrais ! Je suis resté pendant des heures dans la petite salle du Cheshire Cheese à combiner le meilleur moyen. Tu comprends, n’est-ce pas ? Je n’avais pas l’intention qu’il arrivât d’accident au pauvre garçon.

M. Verloc, l’agent secret, disait la vérité.

Les épaules de Madame Verloc furent secouées d’un nouveau frisson, dont s’affecta désagréablement son mari. Comme elle persistait à se cacher la figure dans ses mains, il jugea qu’il ferait mieux de la laisser seule un instant. Et mû par cette délicate pensée, il disparut de nouveau dans le petit salon, où le gaz brûlait avec un ronronnement de chat satisfait. La sollicitude conjugale de Madame Verloc l’avait engagée à laisser le bœuf froid sur la table, avec le couteau à découper et le pain, pour le cas où son mari se déciderait à souper. Et la vue des vivres réveillant son appétit, M. Verloc se mit à manger.

Ce n’était pas dureté de cœur. Non seulement il n’avait encore rien pris de la journée, mais il jeûnait depuis la veille. N’étant pas doué d’un caractère énergique, la pensée du coup prémédité, le prenant à la gorge, l’avait empêché de rien avaler ce jour-là ; et lorsque au matin il arriva à la maisonnette de Michaelis, il la trouva aussi dénuée de provisions que la cellule d’un prisonnier, l’apôtre libéré vivant d’un peu de lait et de quelques croûtons de pain rassis. D’ailleurs, absorbé dans l’effort délicieux de la composition littéraire, Michaelis n’avait même pas répondu à son appel lancé du bas du petit escalier :

– J’emmène le jeune homme pour un jour ou deux !

Et sans attendre la réponse, à vrai dire, Verloc était parti, suivi de l’obéissant Stevie.

Maintenant que toute action était finie et que son sort dépendait de la décision d’autrui, l’estomac reprenait ses droits. M. Verloc se mit à dévorer. Debout près de la table, il découpait tranche sur tranche de bœuf froid, l’engloutissait, revenait à la charge… non sans lancer de temps à autre un regard vers sa femme, dont l’immobilité prolongée troublait le bien-être de sa collation.

Il retourna à la boutique et s’approcha de Winnie. Il s’attendait certes à ce qu’elle fût grandement bouleversée. Il avait besoin de toute son assistance et de toute sa fidélité dans ces nouvelles conjonctures que son fatalisme avait déjà acceptées.

– On n’y peut plus rien, – fit-il d’un ton de tristesse approprié aux circonstances. – Allons, Winnie, il faut penser au lendemain ! Tu auras besoin de tout ton courage quand on m’aura emmené !

Ce silence n’était pas rassurant pour M. Verloc, qui estimait que la situation exigeait, des deux personnes qu’elle concernait le plus, du calme, de la décision et d’autres qualités incompatibles avec le désordre mental produit par une douleur forcenée. M. Verloc était enclin à toutes les indulgences. Il avait repris le chemin de son foyer, décidé à laisser toute latitude à l’affection de sa femme pour Stevie. Mais il ne comprenait ni la nature ni l’étendue de ce sentiment, ce en quoi il était excusable puisqu’il lui était impossible de le comprendre sans cesser d’être lui-même. Sa surprise et son désappointement se manifestèrent dans ses paroles par une certaine rudesse de ton.

– Tu pourrais bien me regarder quand je te parle !

La réponse de Madame Verloc lui parvint, navrante, assourdie comme si elle avait passé par force à travers les mains dont la jeune femme se couvrait la figure :

– Je ne te regarderai plus jamais, si longtemps que je vive.

– Hein ? Quoi ?

Le sens superficiel et littéral de cette déclaration fut seul à émouvoir M. Verloc. C’était parfaitement déraisonnable, un simple cri arraché par le chagrin exagéré, qu’il résolut de couvrir du manteau de l’indulgence conjugale.

L’esprit de M. Verloc manquait de perspicacité. Avec cette impression fausse que la valeur des gens consiste en ce qu’ils sont réellement, il lui était impossible d’apprécier la valeur de Stevie aux yeux de Madame Verloc. Elle prenait la chose terriblement mal, pensa-t-il. Tout cela par la faute de cet animal de Heat. Il avait bien besoin de venir la troubler de la sorte ! Mais dans son propre intérêt, on ne pouvait la laisser s’abandonner ainsi au point de sortir complètement d’elle-même.

– Voyons ! tu ne peux rester comme ça dans la boutique, – reprit-il d’un ton d’affectueuse sévérité qui décelait un réel dépit ; car, dût-on veiller toute la nuit, il fallait prendre des décisions pratiques. – Il peut à chaque instant entrer quelqu’un…

Il attendit encore, mais en vain. Durant ce silence, l’idée de la mort, fin de toutes choses, se présenta devant l’esprit de M. Verloc. De nouveau, il changea de ton.

– Allons ! Cela ne le ramènera pas ! – fit-il avec douceur, partagé entre la pitié et l’impatience, et prêt à serrer sa femme dans ses bras.

Mais à part un court frémissement, Madame Verloc resta, en apparence, insensible à la puissante suggestion de cet épouvantable truisme. Ce fut M. Verloc lui-même qui, dans sa simplicité, s’en émut, ses propres paroles lui ayant suggéré une image autrement terrible que celle de la mort du pauvre Stevie.

– Sois raisonnable, Winnie… Que serait-ce si tu m’avais perdu !

Il s’attendait vaguement à l’entendre se récrier ; mais il n’en fut rien. Elle se redressa un peu et s’immobilisa dans un mutisme absolument indéchiffrable. Le cœur de M. Verloc se mit à battre plus vite, d’exaspération et aussi de quelque chose qui ressemblait à de la peur. Il lui posa la main sur l’épaule :

– Sois raisonnable, Winnie !

Elle ne bougea pas. Comment parler utilement à une femme dont on ne voit pas les traits ? M. Verloc la saisit par les poignets ; mais les mains semblaient collées au visage. Sous l’impulsion donnée, tout le corps suivit et peu s’en fallut qu’elle ne tombât de sa chaise. Effrayé de la sentir si désespérément inerte, il s’efforçait de la remettre en place, lorsque tout à coup elle se raidit, et se dégageant de son étreinte, se précipita dans le petit salon, et de là dans la cuisine. Cette fuite fut extrêmement rapide. Il avait suffisamment entrevu la figure et les yeux de Winnie pour être sûr qu’elle ne l’avait pas regardé. On eût pu croire à une lutte pour s’emparer de la chaise car M. Verloc s’y installa aussitôt. Il ne se couvrit pas la figure de ses mains, mais une sombre méditation voila ses traits.

Une condamnation à la prison paraissait inévitable. Il ne cherchait pas à l’éviter d’ailleurs ; la prison est un lieu aussi sûr que le tombeau contre l’effet de certaines vengeances, avec cet avantage que dans une prison il y a de la place pour l’espoir. Il avait donc la perspective d’une période d’emprisonnement suivie d’une libération anticipée ; puis il irait vivre à l’étranger quelque part, comme il avait déjà eu l’idée de le faire en cas d’échec. Or, l’échec était venu, bien plus complet qu’il n’eût imaginé… L’éventualité qu’il n’avait pas prévue l’avait bouleversé en tant qu’homme sensible et mari affectueux. À tous les autres points de vue et sans une fatale circonstance, la fin cruelle de Stevie eût servi à favoriser ses desseins ; car il n’est rien, après tout, qui égale l’éternelle discrétion de la mort. Affalé sur la banquette de la petite salle du Cheshire Cheese, M. Verloc, perplexe et effrayé, ne put s’empêcher d’admettre la vérité de cette réflexion, car sa sensibilité ne faisait nullement obstacle à son jugement. Le violent anéantissement de Stevie, si affligeant qu’il fût d’y penser, assurait le succès ; car, évidemment, les menaces de M. Vladimir n’avaient pas pour but la destruction d’un pan de mur, mais la production d’un effet moral. On pouvait dire qu’au prix de beaucoup de tourments pour M. Verloc, l’effet était produit. Lorsque, toutefois, l’effet était venu se blottir dans le logis de Brett Street, M. Verloc, qui avait si longtemps lutté comme dans un cauchemar, pour conserver sa situation, accepta le coup avec la résignation d’un fataliste convaincu. La situation était perdue sans que ce fût la faute de personne. Un petit fait insignifiant en était cause – comme on glisse dans l’obscurité sur une pelure d’orange et l’on se casse la jambe.

M. Verloc poussa un gros soupir. Il ne gardait pas rancune à sa femme. Il pensait : elle aura à s’occuper de la boutique tant qu’ils me garderont en prison. Et songeant aussi combien Stevie lui manquerait pendant les premiers temps, il fut pris d’une sincère inquiétude au sujet de la santé et du courage moral de sa femme. Comment supporterait-elle la solitude, laissée à elle-même dans la maison ? Il serait désastreux qu’elle tombât malade pendant qu’il serait sous les verrous. Que deviendrait la boutique dans ce cas ? La boutique était un capital. Bien que son fatalisme lui fît accepter la perte de son poste d’agent secret, M. Verloc ne tenait pas à être totalement ruiné, et cela surtout par égard pour sa femme.

Réfugiée hors de sa vue, elle l’effrayait par son silence… Encore si sa mère était là ! La colère et la consternation s’emparèrent de lui. Il fallait absolument qu’il eût avec sa femme une conversation. Il lui expliquerait que, dans certaines circonstances, un homme est amené à commettre des actes désespérés. Mais il n’alla pas tout de suite lui exposer ces arguments. Tout d’abord, il décida que, par une telle soirée, il ne saurait être question de commerce. Il alla fermer la porte de la rue, puis il éteignit le gaz dans la boutique. Ayant ainsi isolé l’intimité de son foyer, il traversa le petit salon et risqua un coup d’œil dans la cuisine. Il vit Madame Verloc assise à la place où le pauvre Stevie avait coutume de s’installer le soir, pour élaborer au moyen d’un crayon et d’une feuille de papier ces réseaux embrouillés d’innombrables cercles, symboles de chaos et d’éternité. Ses deux bras, repliés sur la table, formaient un oreiller à sa tête. M. Verloc la contempla de dos un instant ; il considéra l’arrangement de ses cheveux ; puis il s’éloigna sur la pointe du pied.

Cette réserve impénétrable de Winnie, qui formait la base de leur accord dans l’existence quotidienne, rendait extrêmement difficile toute tentative d’entrer en rapport, maintenant que cette tragique nécessité s’imposait. M. Verloc eut très vivement conscience de cette difficulté. Il se mit à tourner dans le salon avec son air habituel de gros animal en cage. La curiosité est une des manifestations extérieures par où l’individu révèle son caractère intime. Une personne qui systématiquement n’est pas curieuse demeurera toujours, en partie au moins, une énigme.

Chaque fois qu’il passait devant la porte, M. Verloc lançait dans la cuisine un regard gêné. Ce n’est pas qu’il eût peur de Winnie. Il se croyait aimé de cette femme. Mais l’habitude des confidences faisait défaut entre eux. Et la confidence présente était d’un ordre psychologique profond. Comment, avec ce manque de pratique, pourrait-il lui exposer ce qu’il ne sentait lui-même que vaguement ? Que la fatalité conspire contre vous ? Que des idées fixes obsèdent l’esprit quelquefois jusqu’à revêtir une existence extérieure, à acquérir une puissance indépendante et même une voix insidieuse ? Il ne savait comment lui expliquer que l’on peut être hanté par l’image d’une face rasée et moqueuse au point que, pour s’en débarrasser, le plus sauvage expédient apparaisse sous les traits de la pure sagesse.

À ce souvenir du premier secrétaire d’une grande ambassade, M. Verloc s’arrêta sur le seuil de la porte, et, son front courroucé tourné vers la cuisine, serrant les poings, il cria soudain :

– Tu ne sais pas à quelle brute j’ai eu affaire ?

Puis il reprit sa marche circulaire autour de la table ; et quand il se trouva de nouveau devant la porte, il s’arrêta une fois encore, plongeant ses regards du haut des deux marches :

– Une brute ! Un démon ! Un animal venimeux ! aussi dénué de sens que… Après tant d’années ! Un homme comme moi ! Et j’ai risqué ma vie à ce jeu-là… Tu ne savais pas… À quoi bon t’avoir dit, depuis sept ans que nous sommes mariés, que j’étais exposé, à chaque instant, à recevoir un coup de couteau ? Je ne suis pas homme à tourmenter une femme qui m’aime. Il valait mieux pour toi ne pas savoir…

M. Verloc entreprit furieusement un nouveau tour dans la pièce.

– Une bête venimeuse ! – recommença-t-il, du seuil de la cuisine. – Il m’a acculé au pied du mur pour s’amuser, pas pour autre chose !… Un homme comme moi ! Sais-tu qu’il en est, parmi les plus grands de ce monde, qui ont à me remercier de pouvoir aujourd’hui se promener sur leurs deux jambes ! Voilà l’homme que tu as épousé, mon enfant !

Il s’aperçut que sa femme s’était un peu redressée sur sa chaise, ses bras encore croisés sur la table. M. Verloc l’épia, comme s’il eût voulu lire sur ce dos courbé l’effet de ses paroles.

– Il n’y a pas un complot d’assassinat politique, depuis ces onze dernières années, où je ne sois intervenu, au péril de mes jours. Il y en a des tas, de ces révolutionnaires, que j’ai envoyés, avec leurs bombes dans la poche, se faire pincer à la frontière ! Le vieux baron savait bien, lui, ce que j’ai mérité de son pays. Et tout d’un coup, ce pourceau arrive, ce pourceau ignorant et outrecuidant !…

Descendant lentement les deux marches, M. Verloc pénétra dans la cuisine, prit un verre dans le buffet, et le tenant à la main, s’approcha de l’évier, sans regarder sa femme.

– Ce n’est pas le vieux baron qui aurait commis la sottise de me mander à l’ambassade à onze heures du matin ! Il y en a deux ou trois dans cette ville, qui, s’ils m’avaient vu entrer là, n’auraient pas hésité à m’assommer un jour ou l’autre. C’est un tour idiot et homicide que d’exposer ainsi pour rien… un homme comme moi !

M. Verloc tourna le robinet et avala coup sur coup trois verres d’eau pour éteindre le feu de son indignation. La conduite de M. Vladimir à son égard était comme un tison qui incendiait son économie interne. Il ne parvenait pas à en oublier la déloyauté.

Cet homme, qui n’avait pu se rompre aux dures tâches généralement dévolues par la société à ceux de sa condition, avait exercé sa secrète industrie avec une sorte de conscience. Il existait en lui une manière de loyauté ; il avait été loyal envers ceux qui l’employaient, envers la cause de la stabilité sociale, – loyal envers ses affections aussi, – comme il l’exprima, du reste, quand, après avoir posé le verre sur l’évier, il se retourna et dit :

– Si je n’avais pas pensé à toi, j’aurais empoigné cette brute tyrannique par la gorge, et je lui aurais enfoncé la tête dans la grille de la cheminée. J’aurais été plus que de force pour cette face rasée de…

M. Verloc négligea de terminer sa phrase, comme si le mot final n’eût pu faire aucun doute. Pour la première fois de sa vie, il mettait cette femme si peu curieuse dans la confidence de ses affaires. Les circonstances exceptionnelles où il se trouvait, l’importance et la vivacité des sentiments personnels mis en cause au cours de cette confession, avaient écarté de son esprit le souvenir du sort fatal de Stevie. L’image falote du « pauvre garçon », avec ses terreurs et ses indignations, avec la terrible violence de sa fin, avait fui au-delà de l’horizon moral de M. Verloc.

Aussi, lorsqu’il rencontra les yeux de sa femme, fut-il saisi du caractère inapproprié de leur regard. Ce n’était ni un regard de fureur, ni un air distrait, mais une attention particulière et d’autant moins satisfaisante qu’elle paraissait concentrée sur un point situé au-delà de la personne de son mari. L’impression était si intense qu’il ne put s’empêcher de regarder par-dessus son épaule ; il n’y avait rien derrière lui, rien que le mur blanchi, sur lequel l’excellent époux de Winnie Verloc ne vit aucune main tracer des signes mystérieux.

Tourné vers sa femme, Verloc répéta, en haussant le ton :

– Aussi vrai que je suis ici, je l’aurais empoigné à la gorge, si je n’avais pas pensé à toi, et j’aurais étranglé la brute. Et tu peux croire qu’il n’aurait guère cherché à appeler la police, non plus… Il n’aurait pas osé. Tu comprends pourquoi, n’est-ce pas ? – demanda-t-il à sa femme, avec un clin d’œil d’intelligence.

– Non, – répondit Madame Verloc, d’une voix blanche et sans le regarder. – De quoi parles-tu ?

M. Verloc sentit un immense découragement s’emparer de lui. Il venait de traverser une journée terrible. Ses nerfs avaient été mis à l’épreuve d’une façon excessive. Après un mois de soucis affolants, aboutissant à cette catastrophe inattendue, le cerveau houleux de M. Verloc aspirait au repos. Sa carrière d’agent secret se trouvait brisée ; l’avenir était plein de menaces… Peut-être pouvait-il au moins espérer une bonne nuit. Mais à voir l’attitude de sa femme, il lui vint des doutes à ce sujet. Elle prenait très mal la chose, pas du tout comme on s’y serait attendu d’elle.

Il fit effort pour parler encore :

– Il va falloir te ressaisir, ma pauvre amie ! Ce qui est fini est bien fini !

Elle eut de nouveau ce léger frisson ; cependant aucun muscle de sa face pâle ne bougea. M. Verloc, les yeux détournés, insista lourdement :

– Allons, viens te coucher ! Ce qu’il te faudrait, c’est une bonne crise de larmes !

Cette opinion se recommandait de l’assentiment général. C’est une conviction universellement répandue que toute émotion féminine, n’ayant pas plus de consistance que les vapeurs flottant au ciel, tend à se terminer par une averse. Et il est fort probable que si Stevie était mort dans son lit, le chagrin de Madame Verloc eût trouvé son soulagement dans un débordement de larmes amères et pures. Car elle possédait, en commun avec la plupart de ses semblables, un fond de résignation suffisant pour affronter les manifestations normales de la destinée humaine.

« Il ne fallait pas s’en casser la tête », selon ses propres paroles, ni« les examiner de trop près ». Mais les lamentables circonstances de la mort de son frère qui, pour M. Verloc, n’avaient qu’un caractère épisodique, n’étaient qu’un incident au milieu d’un grand désastre, avaient tari la source des larmes de Winnie, comme si on lui avait passé devant les yeux un fer rougi à blanc ; en même temps, son cœur durci, engourdi, pareil à un bloc de glace, la faisait frissonner toute à intervalles réguliers, figeait ses traits en une immobilité contemplative, dirigée vers un mur blanc sur lequel rien n’était écrit. Les exigences de son tempérament qui, dépouillé de sa réserve philosophique, était maternel et violent, forçaient Madame Verloc à rouler dans sa tête immobile une série de pensées, plus imaginées que formulées. Madame Verloc était une femme de peu de mots, en public comme dans le privé. Avec des transports de rage, d’impuissante pitié, elle vit passer devant ses yeux toute sa vie, si intimement liée à celle de l’enfant, une vie soutenue par une préoccupation unique et une noble unité d’inspiration, comme ces existences rares qui ont laissé leur marque sur les idées et les sentiments de l’humanité. Mais les visions de Madame Verloc manquaient de noblesse et de magnificence.

Elle se voyait couchant le gamin avec elle, à la lueur d’une modeste bougie, dans la mansarde d’une maison sombre sous les toits, et, au niveau de la rue, scintillant comme un palais féerique, avec ses lumières multipliées par ses carreaux biseautés. Cette splendeur mercantile était la seule qui brillât dans les visions de Madame Verloc. Elle se remémorait les instants où elle brossait les cheveux de son frère et attachait son tablier noir quand elle-même en portait encore ; les consolations données à une pauvre petite créature effarouchée, par une autre presque aussi petite, mais pas tout à fait aussi effarouchée ; les torgnioles interceptées (souvent aux dépens de sa propre tête) ; les portes désespérément retenues fermées (pas bien longtemps) contre la rage d’un homme ; un tisonnier lancé à toute volée (pas très loin), ce qui pour une fois réduisit l’ouragan furieux à ce silence terrifiant qui suit un coup de tonnerre. Toutes ces scènes de violence repassaient, accompagnées par les grossières vociférations d’un père blessé dans son orgueil, et se déclarant évidemment maudit puisqu’un de ses enfants était « un idiot baveux », et l’autre « un démon dénaturé ». Ces épithètes, familières jadis, retentirent à ses oreilles, comme un écho soudain ressuscité. Puis l’ombre morne de la maison de Belgravia lui descendit sur les épaules. C’était une suite de souvenirs accablants, une épuisante vision d’innombrables plateaux de déjeuners à monter et à descendre ; de marchandages sans fin, sou à sou ; d’interminables travaux de balayage, d’époussetage, de nettoyage de la cave au grenier ; tandis que la mère impotente, chancelant sur ses jambes enflées, s’occupait de la cuisine, et que le pauvre Stevie, idole qui présidait inconsciemment à tout ce sordide labeur, cirait, à l’office, les chaussures de la clientèle.

Et voici que sur la toile morne un tableau riant se dessinait, animé par le souffle chaud de l’été londonien. Un jeune homme de belle mine et de bonne humeur en occupait le centre ; il portait ses plus beaux atours du dimanche, un chapeau de paille posé sur sa tête brune, et une pipe de bruyère à la bouche. Enjoué et empressé, il s’offrait comme compagnon de voyage sur le fleuve étincelant de la vie ; malheureusement, sa barque était bien petite. Il y avait place, aux avirons, tout juste pour une compagne, sans nulle commodité pour d’autres passagers. On le laissa s’éloigner du seuil de Belgravia, et Winnie détourna ses yeux pleins de larmes. Puis vint le locataire Verloc, veillant tard, et le matin, mal réveillé encore mais jovial, lançant à la jeune fille les regards énamourés de ses yeux alourdis. Sur le courant paresseux de sa vie, aucun miroitement ne scintillait ; le fleuve se perdait par des endroits secrets. Mais Verloc avait de l’argent dans ses poches ; sa barque semblait un navire solide, et la taciturne magnanimité du pilote accepta comme toute naturelle la présence d’autres passagers.

La vision se poursuivit de sept années de sécurité pour Stevie, sécurité dont Madame Verloc paya loyalement le prix, et qui peu à peu se transforma en confiance, en un sentiment domestique, stagnant et profond comme une mare endormie, dont la surface se ridait à peine à l’accidentel passage de l’anarchiste Ossipon, le compagnon à l’œil impudemment provocant où se lisait une netteté d’intention suffisante pour éclairer toute femme qui n’eût pas été absolument une sotte.

Quelques secondes seulement s’étaient écoulées depuis le dernier mot prononcé à haute voix dans la cuisine, et Madame Verloc en était déjà à la vision d’un épisode qui datait à peine d’une quinzaine de jours. Les pupilles extrêmement dilatées, elle revoyait son mari et le pauvre Stevie sortant de la boutique et remontant la rue côte à côte. C’était la dernière scène d’une humble existence, pauvre de grâces, de charme et de beauté ; admirable cependant pour la richesse et la ténacité de dévouement qu’elle avait pu inspirer. Et cette vision avait un tel reflet plastique, une telle précision de formes, une telle fidélité de détail, qu’elle eut le don d’arracher à la gorge contractée de Winnie un murmure plaintif. Sur ses lèvres pâlies vint expirer l’écho des paroles articulées ce jour-là : « On dirait le père et le fils. »

M. Verloc interrompit sa marche et redressa une figure dévorée de soucis.

– Hein ? Que dis-tu ?

Ne recevant pas de réponse, il reprit sa promenade lugubre. Puis brandissant un poing épais et menaçant, il éclata :

– Oui ! les gens de l’ambassade ! Une bande de brigands ! Avant huit jours, je veux que quelques-uns d’entre eux souhaitent d’être à vingt pieds sous terre ! Hein ? Quoi ?

La tête basse, il lança un regard de côté : Madame Verloc contemplait toujours le mur blanc, absolument blanc, d’une blancheur attirante, à courir s’y briser le crâne ; immuablement assise, elle demeurait immobile, comme le serait soudain, d’étonnement et de désespoir, la population de la moitié du globe, si la Providence avait la perfidie d’éteindre tout à coup le soleil au beau milieu d’un ciel d’été.

– Ah ! l’ambassade ! – reprit M. Verloc, avec une grimace de loup qui découvrit ses dents. – Je voudrais bien être lâché dans la baraque pendant une demi-heure avec un solide gourdin. Je cognerais jusqu’à ce qu’il n’y ait plus un seul os à casser dans les abatis de toutes ces brutes. Mais, n’importe, je leur montrerai où cela mène de vouloir jeter à la rue un homme comme moi ! J’ai une langue pour parler ! Le monde entier saura ce que j’ai fait pour eux. Je n’ai pas peur ! Je dirai tout… tout… qu’ils prennent garde !

Ainsi M. Verloc exprima sa soif de vengeance, vengeance des mieux appropriées et en harmonie avec son caractère, avec aussi l’avantage de s’adapter à ses facultés et à la pratique d’un art qui, toute sa vie, avait consisté à dénoncer les agissements secrets de ses semblables. Anarchistes ou diplomates, c’était tout un pour lui. Par nature, M. Verloc ne faisait pas acception de personnes. Son mépris était également distribué sur le domaine entier de ses opérations. Mais, en tant que membre d’un prolétariat révolutionnaire, – ce qu’il était indubitablement, – il nourrissait un sentiment d’inimitié contre les distinctions sociales.

– Rien au monde ne m’arrêtera plus maintenant ! – ajouta-t-il. Et se taisant, il regarda fixement sa femme, qui regardait fixement le mur blanc.

Le silence s’appesantit dans la cuisine. M. Verloc se sentit de nouveau désappointé. Il avait espéré que Winnie répondrait quelque chose.

Mais les lèvres de Madame Verloc, pincées comme d’habitude, conservaient, de même que le reste de son visage, une rigidité de statue. Et M. Verloc était désappointé. Il présumait que sa femme l’avait compris, mais il aurait été heureux de l’entendre formuler ce qu’elle pensait à cette minute.

Plusieurs raisons s’opposaient à ce que ce réconfort lui fût dispensé ; d’abord, un obstacle physique : Madame Verloc n’avait plus d’empire suffisant sur ses cordes vocales. Ne percevant aucune alternative entre les cris perçants et le silence, elle choisit instinctivement le silence. Sa nature l’y poussait, en même temps que la paralysait l’atroce pensée qui hantait son esprit.

Les joues pâles, les lèvres terreuses, elle se répétait maintenant sans relâche : « Cet homme a entraîné mon frère hors d’ici pour l’assassiner ! Il l’a emmené hors de chez lui pour l’assassiner ! Il l’a entraîné loin de moi pour l’assassiner !… »

Cette pensée affolante et sans issue la torturait dans tout son être ; elle courait dans ses veines, le long de ses os, jusqu’à la racine de ses cheveux. Le deuil emplissait son esprit ; elle était moralement dans l’attitude biblique, la tête voilée, les vêtements lacérés ; des gémissements et des lamentations bourdonnaient à ses oreilles ; et en même temps elle serrait les dents, et ses yeux secs brûlaient de rage, parce qu’elle n’était pas femme à se soumettre. La protection dont elle entourait son frère était issue, dès l’origine, de la fureur et de l’indignation. Elle l’avait aimé d’un amour militant ; elle avait combattu pour lui, contre elle-même, parfois. Le perdre, lui faisait goûter d’un coup l’amertume de la défaite et l’angoisse de la passion trahie. Il ne s’agissait pas d’un décès ordinaire ; ce n’était pas la mort qui lui volait Stevie ! C’était M. Verloc en personne : elle l’avait vu ! Elle l’avait suivi des yeux quand il l’emmenait, et elle n’avait même pas levé le doigt. Elle l’avait laissé partir, comme… comme une imbécile, comme une idiote. Et lorsqu’il eut assassiné le malheureux, il revint la rejoindre, au foyer, tout comme n’importe quel autre mari rentre auprès de sa femme.

Entre ses dents serrées, Madame Verloc murmura, en s’adossant au mur :

– Et moi qui croyais qu’il avait pris froid !

M. Verloc entendit ces mots et se les appropria.

– Ce n’est rien, – fit-il, maussade. – J’ai été bouleversé à propos de toi.

Tournant lentement la tête, Madame Verloc porta lentement son regard sur la personne de son mari. M. Verloc, le bout des doigts entre les lèvres, regardait fixement à terre.

– On n’y peut rien ! – murmura-t-il, en laissant retomber sa main. – Il faut tâcher de te remettre un peu. Tu auras besoin de toute ta tête. C’est toi qui as mis la police à nos trousses ; mais je ne te reproche rien, tu ne pouvais savoir ! – ajouta-t-il magnanime.

– Je ne pouvais savoir, – chuchota Madame Verloc. On eût dit un mort qui parlait.

M. Verloc reprit le fil de son discours.

– Je ne te blâme pas. Mais je leur en ferai voir ! Une fois sous les verrous, je ne risquerai rien à parler, tu comprends. Tu peux compter que je serai séparé de toi pendant deux années, – ajouta-t-il, sur un ton de chagrin sincère. – Ce sera moins dur pour toi que pour moi. Voici ce que tu devras faire, pendant que je… Écoute, Winnie, le mieux pour toi, c’est de garder cette boutique pendant ces deux ans. Tu es assez au courant pour t’en tirer seule, et tu as de la tête… Je te préviendrai quand le moment sera venu de chercher à vendre. Il faudra faire grande attention ; les camarades auront l’œil sur toi pendant tout ce temps. Il te faudra être aussi habile que tu sais l’être, et réservée comme la tombe. Personne ne devra savoir tes intentions. Je ne tiens pas du tout à recevoir un coup de couteau dans le dos ou à me faire assommer en sortant de prison !

Ainsi parlait M. Verloc, appliquant, avec une ingénieuse prévoyance, ses facultés à résoudre les problèmes de l’avenir. Sa voix était sombre parce qu’il avait le sentiment correct de la situation. Un agent secret qui jette au vent, par désir de vengeance, l’aveu de sa fonction clandestine, et se targue du rôle qu’il a rempli, suscite des indignations désespérées et sanguinaires. Sans exagérer inutilement le danger, M. Verloc s’efforçait d’en faire concevoir la portée à sa femme. Il répéta qu’il n’avait aucune intention de laisser les révolutionnaires se débarrasser de lui.

Ce disant, il regarda Winnie dans les yeux, et son regard s’engloutit dans les profondeurs insondables de ces pupilles dilatées.

– Je t’aime trop pour cela, – finit-il avec un petit rire nerveux.

Une légère rougeur colora la joue pâle de Madame Verloc. Arrivée au terme de ses visions du passé, elle venait non seulement d’entendre, mais de comprendre les paroles de son mari, et ces paroles, tombant au milieu de sa méditation désespérée, produisirent sur elle comme une sorte de suffocation.

L’état d’esprit de Madame Verloc avait le mérite de la simplicité, sinon celui de la rectitude. Une idée fixe la dominait, s’infiltrait dans les moindres replis de son cerveau : « Cet homme, avec lequel elle vécut résignée durant sept ans, cet homme auquel son corps et son esprit s’étaient peu à peu habitués, l’homme en qui elle avait placé sa confiance, lui avait enlevé le « pauvre garçon » pour l’assassiner ! » Dans sa forme, dans sa substance, dans son effet, qui était universel et altérait même l’aspect des choses inanimées, cette pensée lui plongeait l’esprit dans une stupéfaction sans fin. Madame Verloc conservait son immobilité. À travers son idée fixe (non plus à travers la cuisine) son mari allait et venait, comme d’habitude vêtu de son pardessus et coiffé de son chapeau, et, à chaque pas, il martelait du talon le cerveau de la malheureuse. Sans doute aussi discourait-il, mais l’unique pensée de Winnie étouffait presque constamment sa voix. Quand parfois elle percevait le son de cette voix, il en émergeait quelques mots qui exprimaient de l’espoir. À chacune de ces occasions, les pupilles dilatées de Madame Verloc, perdant leur fixité vague, suivaient les mouvements de son mari avec une attention impénétrable, et une expression de sombre désespoir.

Exactement instruit de tout ce qui touchait à son office secret, M. Verloc commençait à bien augurer du succès de ses projets et combinaisons, et croyait relativement facile d’échapper au couteau de la fureur révolutionnaire. Trop souvent il en avait exagéré la portée, par ruse professionnelle, pour conserver beaucoup d’illusions à ce sujet, car pour exagérer avec discernement, il faut commencer par mesurer avec précision. Il savait aussi combien de vertus et d’infamies s’oublient en deux longues années !

En outre Verloc jugeait de bonne politique de faire montre de toute l’assurance dont il était capable : cela donnerait du cœur à la pauvre femme. Dès qu’il se verrait libre, disait-il (et sa libération s’effectuerait en secret, conformément aux règles immuables de son existence), ils s’enfuiraient tous deux sans perdre de temps. Quant au soin d’effacer leurs traces, il priait Winnie de s’en rapporter à lui ; il savait comment s’y prendre, si bien que le diable lui-même… – et il la rassurait du geste. L’intention était louable ; malheureusement, M. Verloc n’était pas en parfaite communication d’esprit avec son auditoire.

Si la plupart des mots que prononçait son mari ne parvenaient pas à l’oreille de Madame Verloc, – que lui importaient les mots, à présent ? – elle percevait du moins le ton de tranquille assurance. Et son regard sombre suivait cet homme qui affirmait son impunité, – cet homme qui lui avait enlevé Stevie pour l’assassiner ! Les battements de son cœur lui devenaient perceptibles.

M. Verloc exprimait maintenant, avec un accent de tendresse conjugale, la ferme espérance qu’il y aurait encore pour eux de beaux jours. Sans entrer dans la question des moyens, ce devait être une vie paisible, nichée dans l’ombre, cachée en quelque refuge champêtre ; une vie modeste comme celle de la violette. Et M. Verloc employa cette phrase : « Faire le mort pendant quelque temps. » Ils iraient loin de l’Angleterre, naturellement ; sans qu’il fût possible de deviner si M. Verloc pensait à l’Espagne ou à l’Amérique du Sud ; certainement dans quelque lointaine contrée.

Ces derniers mots produisirent dans l’esprit de Winnie une impression des plus nettes. Cet homme parlait de gagner l’étranger. L’idée s’isola instantanément dans sa tête, et telle était la force de l’habitude, que machinalement elle se demanda : « Eh bien, et Stevie » ?

Mais tout de suite elle se rappela. Il n’y aurait plus jamais lieu de s’inquiéter de Stevie. Le pauvre garçon était mort, lâchement assassiné !

Le choc la rappela à elle-même, stimula son intelligence. Elle perçut des conséquences dont M. Verloc eût été grandement étonné. Stevie était mort. Pourquoi demeurerait-elle une minute de plus en cette maison ? Rien ne l’y retenait maintenant !

Elle se leva comme mue par un ressort. Mais elle ne voyait rien non plus qui pût l’attirer au-dehors, la retenir en ce monde ; et cette indécision l’arrêta. M. Verloc l’examinait avec une sollicitude toute maritale.

– Tu as l’air de te remettre un peu, – dit-il d’un ton inquiet, car quelque chose dans l’œil noir de sa femme lui demeurait inexplicable.

En ce moment précis, Madame Verloc commençait à se sentir délivrée de tous les liens qui l’attachaient à la terre. Son contrat avec l’existence, dont cet homme était la figuration, prenait fin. Elle était une femme libre.

Si M. Verloc avait eu notion de cette façon de voir, il eût été extrêmement froissé. Dans ses affaires de cœur, M. Verloc avait toujours été d’une insouciante générosité, avec, cependant, cette unique préoccupation d’être aimé pour lui-même. Sur ce point, sa confiance, d’accord avec sa vanité, était absolument irréductible. De par ses vertus et par son droit d’époux, il jugeait qu’il n’en pouvait être autrement. Il avait eu beau vieillir, s’épaissir, s’alourdir, cette confiance ne s’était jamais amoindrie qu’il ne lui manquait aucune séduction qui lui garantît d’être aimé pour lui-même. Quand il vit Madame Verloc se lever sans un mot pour sortir de la cuisine, il en éprouva du dépit.

– Où vas-tu ? – demanda-t-il, assez aigrement. – Tu montes ?

Déjà à la porte, elle se retourna. Un instinct de prudence, né de la peur effroyable qu’elle avait d’être approchée et touchée par cet homme, lui fit faire un signe de la tête, le pied posé sur la troisième marche de l’escalier, et elle accompagna ce signe d’un léger mouvement des lèvres que l’optimisme conjugal de M. Verloc interpréta comme un sourire indécis.

– Tu vas te coucher ? Tu fais bien. Il te faut du repos et de la tranquillité. Va… Je ne serai pas long à te rejoindre.

Madame Verloc, la femme libre, sans savoir au juste où elle allait, obéit à cette intimation avec une raideur d’automate.

M. Verloc la regarda disparaître dans l’escalier, et demeura songeur. Décidément l’attitude de Winnie n’était point satisfaisante. N’aurait-elle pu au moins venir se jeter contre sa poitrine ? Mais il était indulgent : Winnie n’était-elle pas toujours silencieuse et peu démonstrative ? D’ailleurs, lui non plus n’était guère prodigue, à l’habitude, d’épanchements et de paroles. Pourtant, les circonstances de cette soirée n’étaient point banales ; elles étaient de celles où un homme éprouve le besoin d’être raffermi et fortifié par des preuves manifestes de sympathie et d’affection.

M. Verloc soupira, et il éteignit le gaz dans la cuisine. La sympathie qu’il ressentait à l’égard de Winnie était intense et réelle.

Des larmes lui montèrent aux yeux en songeant à la solitude qui attendait sa femme. À ce sujet, il déplora une fois de plus que Stevie fût absent de ce monde compliqué, et sa pensée s’attrista à ce souvenir. Si seulement ce gamin ne s’était pas détruit lui-même si bêtement !

Une sensation de fringale, comme en éprouvent, après les fatigues de quelque hasardeuse entreprise, des aventuriers d’une autre trempe que M. Verloc, de nouveau s’empara de lui. Le morceau de bœuf rôti, posé là comme pour un repas funèbre à l’occasion des obsèques de son beau-frère, s’étalait à ses regards ; M. Verloc en reprit. Il en reprit voracement, sans retenue et sans décence, se taillant avec le couteau bien affilé d’épaisses tranches qu’il avalait sans pain.

Tout en se restaurant ainsi, il fut surpris de ne pas entendre, comme il l’aurait dû, sa femme aller et venir à l’étage supérieur. L’idée que peut-être il allait la trouver assise dans l’ombre, sur le bord du lit, non seulement lui coupa l’appétit, mais de plus lui enleva le désir de l’aller rejoindre. Et lâchant le couteau à découper, M. Verloc écouta avec une soucieuse attention.

Il eut enfin le soulagement de l’entendre tout à coup traverser la chambre et ouvrir la fenêtre. Après une période de silence pendant laquelle il se l’imagina penchant la tête au-dehors, il l’entendit refermer doucement, faire quelques pas, puis s’asseoir. Le moindre bruit de sa maison était familier à M. Verloc, si casanier d’ordinaire.

Quand ensuite les pas reprirent au-dessus de sa tête, il comprit, aussi clairement que s’il avait été présent, que Madame Verloc avait mis ses bottines. Il haussa imperceptiblement les épaules à ce symptôme de mauvais augure, et, s’éloignant de la table, il vint se camper le dos à la cheminée, la tête penchée de côté et mordillant anxieusement le bout de ses doigts, tout en épiant de l’oreille les mouvements de sa femme. Elle marchait çà et là, nerveusement, avec de brusques arrêts, tantôt devant la commode, tantôt en face de la penderie aux vêtements.

Un accablement immense, la pire épreuve de cette journée de coups et de surprises, l’envahit alors, jeta bas ce qui lui restait d’énergie. Il ne leva les yeux que lorsqu’il entendit sa femme descendre l’escalier. Il ne s’était pas trompé, elle était habillée, prête pour sortir.

Là-haut, Madame Verloc avait ouvert la fenêtre, partagée entre l’intention de crier : « À l’assassin ! » et celle de se jeter dans le vide ; car elle ne savait trop quel usage faire de sa liberté. Elle était comme partagée en deux êtres, dont les opérations mentales ne s’adaptaient plus.

La rue, silencieuse et déserte, lui parut complice de cet homme qui se montrait si sûr de son impunité. Elle redoutait qu’à ses cris personne ne vînt. Certainement, il ne serait venu personne ! L’instinct de conservation la retint de se précipiter dans cette sorte de tranchée profonde et boueuse. Et elle avait fermé la fenêtre, s’était habillée entièrement, sans oublier une voilette noire dont elle enveloppa son visage.

Quand elle apparut dans la lumière du petit salon, M. Verloc remarqua qu’elle portait même un sac à main, pendu à son bras gauche… Elle allait se réfugier auprès de sa mère, bien sûr ! Les femmes étaient décidément des créatures assommantes ! Telle fut l’idée qui se présenta devant son cerveau fatigué ; mais sa générosité lui interdit de donner asile à cette pensée plus longtemps qu’une seconde.

Blessé cruellement dans sa vanité, cet homme restait magnanime dans sa conduite, ne s’accordait même pas la satisfaction d’un amer sourire ou d’un geste de mépris. Avec une réelle grandeur d’âme, il regarda simplement la pendule accrochée au mur et dit, d’un ton très calme, mais énergique :

– Il est huit heures vingt-cinq, Winnie ! Cela n’a pas le sens commun de sortir si tard que ça.

Devant son bras tendu, Madame Verloc s’était arrêtée court. Il ajouta, pesant sur les mots :

– Ta mère sera couchée avant ton arrivée. Et puis, il est toujours temps d’annoncer ces nouvelles-là !…

Rien n’était plus éloigné de la pensée de Madame Verloc que d’aller voir sa mère. Cette seule idée la fit reculer, et, sentant une chaise derrière elle, elle obéit au contact et tomba assise.

Elle avait simplement l’intention de franchir le seuil de cette maison pour ne jamais y revenir.

« J’aimerais mieux errer par les rues tous les jours qui me restent à vivre que de demeurer ici une heure de plus », pensait-elle. Mais cette créature, dont le moral avait reçu un choc en comparaison duquel, dans l’ordre physique, le tremblement de terre le plus violent qu’ait jamais enregistré l’histoire n’est qu’une pâle et languissante image, cette créature était à la merci du moindre hasard, du simple contact d’une chaise. Elle s’assit donc. Avec son voile et son chapeau, elle avait l’air d’une visiteuse, venue passer un moment auprès de M. Verloc.

Satisfait de sa docilité immédiate, quoique agacé par cet acquiescement muet, cet air de ne céder que momentanément, il reprit avec autorité :

– Laisse-moi te dire, Winnie, que ta place, ce soir, est ici. Au diable toutes ces simagrées ! C’est toi qui as mis la police à mes trousses, n’est-ce pas ? Je ne te fais pas de reproches, mais c’est tout de même ta faute ! Tu ferais beaucoup mieux de retirer ce maudit chapeau ! Car je ne puis vraiment te laisser sortir à pareille heure, – conclut-il, en adoucissant le ton.

L’esprit de Madame Verloc se cramponna à cette déclaration avec une ténacité morbide.

Ainsi l’homme qui avait emmené Stevie, sous ses propres yeux, pour aller l’assassiner dans une localité dont le nom ne lui revenait pas pour le moment à la mémoire, cet homme ne lui permettrait pas de sortir ! Évidemment, il l’en empêcherait. Maintenant qu’il avait tué Stevie, il ne la lâcherait plus. Il voulait la garder pour rien. Et le cerveau ébranlé de Madame Verloc, se basant sur ce raisonnement caractéristique qui avait toute la force d’une logique démente, chercha des moyens pratiques de fuite. Elle se faufilerait près de lui, ouvrirait la porte, se précipiterait dehors. Mais il s’élancerait après elle, l’empoignerait à bras-le-corps, l’entraînerait dans la boutique. Elle se débattrait, le grifferait, le mordrait, elle le poignarderait même… Mais, pour le poignarder, il fallait une arme.

Immobile sous son voile noir, elle restait dans sa propre demeure comme une visiteuse mystérieuse et masquée, pleine d’impénétrables desseins.

La magnanimité de M. Verloc avait des bornes. À la fin sa patience se lassa :

– Tu ne diras donc rien ? Tu t’y entends, toi, à irriter les gens ! Ah oui ! je commence à te connaître ! Mais je puis t’assurer que j’en ai assez de tes façons de sourde-muette ! Et pour commencer, tu vas renoncer à cette mascarade ! On ne sait pas seulement si on parle à un mannequin ou à une femme en vie !

Il fit un pas, et d’un geste il arracha la voilette, démasquant une figure impassible et indéchiffrable, contre laquelle son exaspération nerveuse vint se fracasser comme une bulle de verre sur un rocher.

– J’aime mieux ça ! – dit-il, pour couvrir un certain malaise.

Puis il regagna sa place auprès de la cheminée. Il ne lui entrait pas dans la tête que sa femme pût l’abandonner. Il se sentait un peu honteux de lui-même, car il était tendre et généreux. Qu’allait-il faire ? Il avait déjà dit tout ce qu’il y avait à dire. Il protesta véhémentement :

– Sapristi ! Tu sais que j’ai cherché partout, au risque de me faire dénoncer, pour trouver quelqu’un qui se charge de la maudite besogne. Et je te répète que je n’ai trouvé personne qui fût assez fou ou qui eût assez faim. Pour qui me prends-tu ? Pour un assassin, ou quoi ? Le pauvre garçon est mort ! Crois-tu donc que c’était mon désir qu’il se fît sauter ? Il est mort ; il n’a plus de soucis. Tandis que pour nous les soucis commencent, justement parce qu’il s’est fait sauter ! Je ne te blâme pas. Mais essaye donc de comprendre que tout ceci est pur accident ! Un accident au même titre que s’il s’était fait écraser par un omnibus en traversant la rue.

Sa générosité n’était pas infinie, parce qu’il était un être humain, et non pas un monstre, comme le supposait Madame Verloc. Il se tut ; une grimace, qui retroussa sa moustache en laissant voir les dents blanches, lui donna une expression d’animal méditatif, mais pas très dangereux, – un animal indolent, à la face luisante, quelque chose comme un phoque et doué d’une voix enrhumée.

– Et somme toute, – reprit-il, – c’est autant ta faute que la mienne. Voilà ! Tu as beau ouvrir les yeux ! Je sais que tu es très forte à ce manège ! Mais que je tombe mort à tes pieds si j’aie jamais pensé, sans toi, à ce garçon-là. C’est toi qui me l’as jeté dans les jambes au moment où j’étais devenu à moitié fou, à force de me tourmenter pour nous épargner à tous de graves ennuis. Quel démon t’a poussée ? On croirait que tu l’as fait exprès ! Du diable s’il n’y avait quelque infernale manigance là-dessous !… Il n’y a pas à dire, avec ton air de sainte nitouche qui ne regarde nulle part en particulier, et qui ne dit rien du tout, tu avais quelque chose en tête…

Il s’interrompit un instant. Madame Verloc ne desserra pas les dents, et, devant ce silence, il éprouva de la honte aux reproches qu’il venait de formuler. Mais comme il arrive souvent aux êtres paisibles, dans les querelles domestiques, sa honte l’incita à émettre d’autres récriminations :

– Tu as quelquefois une façon d’avaler ta langue, de quoi vous rendre fou, ma parole ! Tu as de la chance que je ne me laisse pas aussi facilement que d’autres mettre hors des gonds par tes bouderies ! Je t’aime bien, mais ne va pas trop loin. Ce n’est pas le moment. Nous devrions examiner ce qu’il convient de faire, à cette heure. Et je ne peux pas te laisser courir ce soir chez ta mère pour lui raconter des folies sur mon compte. Je ne le veux pas ! D’ailleurs si tu tiens absolument à m’accuser de la mort de son fils, n’oublie pas que la première responsable en cette affaire, c’est toi !

Il ne s’était jamais rien dit, sans doute, de si franc ou de si explicite dans cette maison, qu’entretenaient les gages d’une industrie secrète, augmentée de la vente de denrées douteuses, – expédients misérables imaginés par une humanité médiocre, pour préserver une société imparfaite des dangers de la corruption morale et physique, toutes deux secrètes en leur genre. Ces phrases, M. Verloc les avait dites parce qu’il s’estimait outragé. Mais les convenances réticentes de sa vie intime, nichées dans une rue sombre au fond d’une boutique où le soleil ne pénétrait jamais, ne se trouvaient troublées en rien. Madame Verloc écouta son mari avec une bienséance parfaite ; puis, elle se leva de sa chaise, avec sa jaquette et son manteau, comme une étrangère à la fin d’une visite. Elle fit quelques pas vers son mari, le bras tendu comme pour prendre congé en silence. Sa voilette pendant par une extrémité, sur le côté gauche de sa figure, donnait un air de désordre à ses mouvements contraints. Mais quand elle arriva devant la cheminée, M. Verloc n’y était plus. Il s’éloignait dans la direction du sofa, sans avoir levé les yeux pour juger de l’effet de sa tirade. Lassé, il se résignait dans un esprit vraiment marital. Mais il se sentait blessé à l’endroit vulnérable de sa faiblesse secrète. Puisqu’elle voulait bouder, eh bien, qu’elle boude ! Elle était, certes, de première force dans cet art domestique !

M. Verloc se laissa tomber lourdement sur le sofa sans s’inquiéter du sort de son chapeau, lequel, d’ailleurs, semblait accoutumé à prendre soin de soi, car il alla de lui-même se réfugier sous la table.

Il était fatigué. Toute sa force nerveuse, toute son assurance s’était usée dans les péripéties et les tortures de cette journée pleine de revers imprévus, survenant à la fin d’un mois exténuant de machinations et d’insomnies. Il n’en pouvait plus. L’homme n’est pas fait de pierre. Que tout aille au diable ! M. Verloc s’allongea dans son attitude favorite, habillé de ses vêtements habituels, un pan de son pardessus déboutonné traînant par terre. Il s’étendit sur le dos. Mais il lui tardait de goûter un repos plus parfait, le sommeil, quelques heures de délicieux oubli. Cela viendrait plus tard. En attendant, il se reposait, tout en se disant :

– C’est exaspérant. Je voudrais bien qu’elle changeât d’attitude.

Il devait y avoir quelque chose d’imparfait dans le sentiment que Madame Verloc avait de sa liberté recouvrée. Au lieu de se diriger vers la porte, elle alla s’adosser à la tablette de la cheminée, comme un vagabond s’appuie contre une clôture. Sa voilette noire, pendant comme une loque contre sa joue, et la fixité de son œil noir où la lumière de la pièce se résorbait et se perdait sans laisser la moindre lueur, contribuaient à donner un aspect farouche à son attitude.

Capable d’un marché, dont le seul soupçon eût infiniment choqué M. Verloc, si convaincu d’être aimé pour lui-même, elle restait cependant hésitante, comme si sa conscience scrupuleuse eût exigé d’elle quelque démonstration signifiant la rupture définitive du lien qui les avait unis.

Sur le canapé, M. Verloc essayait d’installer à l’aise ses grosses épaules, et, du fond de son cœur lassé, il formait un vœu aussi pieusement fervent qu’une telle source pouvait en produire.

– Je donnerais beaucoup pour n’avoir jamais vu Greenwich Park ou rien de ce qui y touche ! – gronda-t-il d’une voix enrouée, dont les rauques accents remplirent la petite salle, exactement adaptée à la nature modeste d’un tel souhait.

Les ondes sonores, aux amplitudes mesurées, se propagèrent selon les formules mathématiques précises, s’épandirent autour des objets inanimés de la pièce, flottèrent autour de la tête de Winnie comme autour d’une tête de pierre. Alors, fait incroyable, les yeux noirs de Madame Verloc parurent s’agrandir encore ; le souhait échappé au cœur débordant de M. Verloc venait de combler une lacune dans la mémoire de sa femme ! Greenwich Park ! Un parc ! C’est là que Stevie avait été tué. Un parc, des branches cassées, des feuilles arrachées, des cailloux, des lambeaux de chair et d’os, tout cela jaillissait ensemble à la façon d’un feu d’artifice ! Elle se remémorait à présent, sous forme d’image, ce qu’elle avait entendu : il avait fallu rassembler les débris à la pelle ! Frémissante, il lui sembla qu’elle voyait s’accomplir devant elle cette tâche macabre. Elle ferma les yeux désespérément pour interposer devant cette vision le voile de ses paupières ; mais elle vit encore, dans une pluie de membres pantelants, la tête décapitée de Stevie s’attarder, suspendue, et s’éteindre lentement comme la dernière chandelle romaine d’un spectacle pyrotechnique.

Madame Verloc rouvrit les yeux. L’apparence pétrifiée de sa figure avait disparu. Un changement subtil s’était produit dans ses traits ; et dans ses regards, une nouvelle et saisissante expression avait paru, une de ces expressions qu’il est rarement donné d’analyser à loisir, mais sur la signification de laquelle un simple coup d’œil n’eût pas permis de se méprendre. Winnie n’avait plus aucun doute sur l’issue du contrat passé entre elle et son mari. Ses facultés, redevenues cohérentes, travaillaient sous le contrôle de sa volonté. Mais M. Verloc n’observa rien de tout cela. Il reposait dans cet état d’optimisme qu’amène l’excès de fatigue. Il ne voulait plus de tracas, plus de discorde avec personne, avec sa femme surtout. Sa justification était sans réplique. Il était aimé pour lui-même. Il interpréta favorablement la phase actuelle du silence de Winnie. Il était temps de faire la paix avec elle. Le silence avait assez duré : il le rompit en appelant sa femme à mi-voix.

– Winnie !

– Oui, – répondit docilement Madame Verloc, femme libre. Elle avait, à présent, recouvré l’usage de ses facultés, de ses organes vocaux. Elle avait repris le contrôle presque surnaturellement parfait de toutes les fibres de son corps. Elle redevenait elle-même, parce que le marché avait pris fin. Elle retrouvait une claire vision des choses, son astuce de femme. Elle avait un but en lui répondant si promptement : elle ne voulait pas que cet homme changeât de position, sur le sofa, position qui favorisait si bien les circonstances. Elle y réussit. L’homme ne bougea pas. Après lui avoir répondu, elle resta négligemment adossée contre la cheminée, dans une attitude de vagabond au repos. Elle n’éprouvait aucune hâte. Son front n’avait pas une ride. Elle gardait les yeux fixés sur les pieds de son mari dont la tête et le buste lui demeuraient cachés par le dossier du canapé.

Elle resta ainsi mystérieusement immobile, toutes ses forces réunies, jusqu’à ce qu’elle entendît M. Verloc parler à nouveau, avec un accent d’autorité maritale, et qu’il remuât un peu pour lui faire place à côté de lui, sur le bord du sofa.

– Viens donc, – répéta-t-il d’un ton que d’autres eussent jugé brutal, mais où Madame Verloc avait ses raisons pour reconnaître la note caressante de l’affection.

Comme si elle était encore l’épouse fidèle attachée à cet homme par des liens intacts, elle s’avança à son appel. Sa main droite effleura le bord de la nappe, tandis qu’elle se rapprochait, et quand elle fut passée, le couteau à découper avait disparu sans le moindre bruit de sa place à côté du plat.

M. Verloc entendit crier le plancher, et indolemment tranquille, il attendit.

On eût dit que l’âme errante du pauvre Stevie était revenue chercher un abri dans le sein de sa sœur, gardienne et protectrice ; car à chaque pas que faisait Winnie sa ressemblance avec son frère s’accusait davantage ; jusqu’à la lèvre inférieure pendante, jusqu’à cette légère divergence dans le regard.

Mais M. Verloc ne vit pas ce phénomène. Il était couché sur le dos et regardait en l’air. Il ne vit, partie sur le plafond et partie sur le mur, que l’ombre mouvante d’un bras et d’une main étreignant un couteau à découper. L’ombre dansante dessinait des mouvements faits à loisir, assez lents pour que M. Verloc pût reconnaître le bras et l’arme.

Ils furent assez lents pour qu’il pût saisir toute la signification du présage, sentir le goût de la mort lui monter à la gorge. Sa femme était prise de folie furieuse, de folie meurtrière. Ils furent assez lents, ces mouvements, pour que l’effet paralysant de cette découverte pût se dissiper dans une résolution de sortir victorieux de la lutte horrible à soutenir contre cette folle armée. Ils furent assez lents pour permettre à M. Verloc d’élaborer un plan de défense, comportant un bond derrière la table et le temps d’abattre cette femme à terre sous le coup d’une lourde chaise de bois. Mais ils ne furent pas assez lents pour laisser à M. Verloc le loisir de bouger bras ni jambe. Déjà le couteau était planté dans sa poitrine sans rencontrer de résistance sur son passage. Le hasard a de telles précisions !…

Dans ce coup plongeant, asséné de côté, Madame Verloc avait mis toute la force héritée d’une descendance obscure et immémoriale, la simple férocité de l’âge des cavernes et la furie nerveuse de l’âge de l’alcool. M. Verloc, l’agent secret, légèrement déplacé sous la violence du coup, expira sans bouger un membre, sans avoir pu achever la phrase ébauchée en manière de protestation :

– Ah non !…

Winnie avait lâché le couteau. L’extraordinaire ressemblance avec son frère défunt s’était évanouie de ses traits. Elle poussa un long soupir, le premier librement exhalé depuis que l’inspecteur Heat lui avait montré l’étiquette sur le morceau de drap arraché au pardessus de Stevie.

Elle se pencha, les bras accoudés sur le dossier du canapé. Elle adopta cette attitude non pour couver des yeux le cadavre de son mari, mais à cause des mouvements ondulatoires du petit salon, qui depuis quelques instants se comportait comme s’il était en mer, par une forte tempête.

Elle éprouvait du vertige, non point de l’agitation. Elle jouissait de sa liberté si parfaitement reconquise qu’elle ne lui laissait rien à désirer, et absolument rien à faire puisque Stevie n’était plus là pour réclamer son dévouement. Madame Verloc, qui pensait par images, n’était troublée par aucune vision puisqu’elle ne pensait pas. Elle ne bougeait pas non plus, jouissant de sa complète irresponsabilité et d’un loisir sans limites, presque à la manière d’un cadavre. Elle ne bougeait ni ne pensait pas plus que la dépouille mortelle de feu M. Verloc, étendue sur le sofa ; et au souffle près, l’accord entre ces deux êtres, l’un vif et l’autre mort, restait en apparence ce qu’il avait toujours été : un accord fait de prudente réserve, sans mots ni gestes superflus, base de leur existence respectable. Car leur vie conjugale avait été respectable, couvrant, sous d’honnêtes réticences, les problèmes qui peuvent naître de la pratique d’un métier secret et d’un commerce louche. Et jusqu’au bout, rien n’avait dérangé ce décorum : ni éclats inconvenants, ni explications déplacées ; et après le coup de couteau, cette réserve se maintenait dans l’immobilité et dans le silence.

Rien n’avait bougé dans le petit salon ; soudain Madame Verloc releva la tête et interrogea la pendule d’un regard soupçonneux. Un petit bruit se répétant à intervalles réguliers venait de frapper son oreille ; il croissait d’intensité tandis qu’elle se rappelait nettement que la pendule n’avait aucun tic-tac perceptible. Que lui prenait-il de se mettre tout à coup à se faire entendre ? Les aiguilles indiquaient neuf heures moins dix. Madame Verloc demeura insouciante du temps qui s’écoulait, et le tic-tac continua. Elle conclut bientôt que ce ne pouvait être la pendule, et son regard morne se promena sur les murs, vacilla, devint vague, pendant qu’elle tendait l’oreille pour localiser le bruit. Tic, tic, tic, tic…

Au bout de quelque temps elle abaissa les yeux sur le cadavre de son mari. Sa pose avait quelque chose de si naturel et de si familier qu’elle ne se sentit pas embarrassée ; rien de nouveau, rien de marquant dans les phénomènes de sa vie domestique. M. Verloc reposait à l’aise, comme d’habitude ; il avait l’air de se trouver très bien !

La position du corps empêchait Madame veuve Verloc d’apercevoir le visage de son défunt mari. Toujours errant à la recherche de la cause de ce petit bruit insolite, les beaux yeux alanguis de la veuve finirent par s’arrêter sur un objet plat, en os, qui faisait saillie par-dessus le bord du canapé. C’était le manche du couteau à découper familial ; il n’aurait rien offert d’étrange, n’eut été sa position à angle droit avec le gilet de M. Verloc, et aussi que quelque chose en dégouttait, gouttes sombres qui s’écrasaient l’une après l’autre sur le linoléum avec un bruit de tic-tac qui augmentait de vitesse et d’intensité, pareil à l’échappement d’une pendule affolée ; bientôt ce fut un ruissellement continu. Madame Verloc contempla cette transformation, tandis que des ombres d’anxiété passaient sur ses traits. C’était un mince filet, rapide, sombre…

– Du sang !

Devant cette circonstance imprévue, Madame Verloc abandonna sa pose nonchalante et indifférente. Avec un cri elle se redressa, et, relevant sa jupe, se précipita vers la porte, comme si ce ruissellement avait été l’indice d’un déluge dévastateur. Rencontrant la table sur son chemin, elle repoussa à deux mains cet obstacle, comme s’il eût été un être vivant, et avec une violence telle que le meuble effectua une bruyante glissade, et le grand plat, avec le morceau de viande, alla s’écrouler à terre au milieu d’un grand fracas de vaisselle brisée.

Puis tout rentra dans le silence. Madame Verloc s’était arrêtée à la porte. Au centre de la pièce, découvert par le déplacement de la table, un chapeau rond oscillait, au vent qu’avait produit la fuite de la jupe.

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