Peut-être la Fontaine a-t-il pris l’idée, sinon le sujet, de ce conte dans ce passage du Théâtre d’honneur et de chevalerie, ou histoire des ordres militaires des roys et princes de la chrestienté, etc., par André Favyn (Paris, 1620, 2 vol. in-4°) :
« Ledit duc Philippe, gouvernant avec beaucoup de privauté une dame de Bruges douée d’une exquise beauté, et entrant du matin en sa chambre, trouva sur sa toilette de la toison de son pays d’embas (sic), dont cette dame mal soigneuse donna sujet de rire aux gentilshommes suivants dudit duc qui, pour couvrir ce mystère, fit serment que tel s’étoit moqué de telle toison, qui n’auroit pas l’honneur de porter un collier d’un ordre de la Toison qu’il désignoit d’établir pour l’amour de sa dame » (tome II, p. 944, à l’article intitulé : Institution de l’ordre de la Toison d’or, nombre de chapitres et chevaliers d’iceluy).
Du reste l’anecdote était très connue. Comparez cet extrait d’une lettre de M. de Tessé à M. de Barbezieux, datée de Turin, le 14 août 1696 : « M. de Mansfeld porte une perruque blonde, mais blonde et frisottée, que celui qui fonda l’ordre de la Toison d’or, en commémoration de ce qu’il trouva, ne rencontra rien de si crêpé ni de si blond. Il est pourtant sexagénaire. » (Appendice du tome III de Saint-Simon, 1882, p. 438.)
Selon une autre version, plus décente, ce serait aux cheveux d’une de ses favorites que Philippe aurait emprunté l’idée de cet ordre, cheveux qui brillaient d’un vif éclat au milieu de ceux de ses nombreuses maîtresses dont il avait fait des lacs d’amour, mèches d’un roux étincelant qui attiraient tous les regards.
Voyez enfin dans la Revue des Deux Mondes du 1er juin 1882, p. 487, un article de M. Montégut sur Charles Nodier, où est rapportée une historiette que M. Montégut aurait entendu conter dans son enfance. Cette historiette n’est autre chose que le sujet de notre conte, légèrement voilé, il est vrai : la jeune servante d’un curé trouve sur la table de son maître un livre de magie. Elle en lit à haute voix un passage qui, précisément, est une formule d’évocation. Le diable lui apparaît aussitôt, et lui demande ce qu’elle veut. Sans se troubler, la jeune fille s’arrache un cheveu tout frisé, mêlé, et retors, et le tend au malin en lui ordonnant de le faire tenir droit. En vain celui-ci s’efforce ; il passe, il mouille, il repasse, n’arrive à rien, et finalement s’enfuit, en laissant dans la maison une puante odeur de soufre.
Un démon plus noir que malin
Fit un charme si souverain
Pour l’amant de certaine belle,
Qu’à la fin celui-ci posséda sa cruelle.
Le pact de notre amant et de l’esprit follet,
Ce fut que le premier jouiroit à souhait
De sa charmante inexorable.
« Je te la rends dans peu, dit Satan, favorable :
Mais par tel si, qu’au lieu qu’on obéit au diable
Quand il a fait ce plaisir-là,
À tes commandements le diable obéira
Sur l’heure même ; et puis sur la même heure,
Ton serviteur lutin, sans plus longue demeure,
Ira te demander autre commandement
Que tu lui feras promptement ;
Toujours ainsi, sans nul retardement :
Sinon ni ton corps ni ton âme
N’appartiendront plus à ta dame ;
Ils seront à Satan, et Satan en fera
Tout ce que bon lui semblera.
Le galant s’accorde à cela :
Commander, étoit-ce un mystère ?
Obéir est bien autre affaire.
Sur ce penser-là notre amant
S’en va trouver sa belle, en a contentement,
Goûte des voluptés qui n’ont point de pareilles,
Se trouve très heureux, hormis qu’incessamment
Le diable étoit à ses oreilles.
Alors l’amant lui commandoit
Tout ce qui lui venoit en tête ;
De bâtir des palais, d’exciter la tempête :
En moins d’un tour de main cela s’accomplissoit.
Mainte pistole se glissoit
Dans l’escarcelle de notre homme.
Il envoyoit le diable à Rome ;
Le diable revenoit tout chargé de pardons.
Aucuns voyages n’étoient longs,
Aucune chose malaisée.
L’amant, à force de rêver
Sur les ordres nouveaux qu’il lui falloit trouver,
Vit bientôt sa cervelle usée.
Il s’en plaignit à sa divinité,
Lui dit de bout en bout toute la vérité.
« Quoi ! ce n’est que cela ? lui repartit la dame ;
Je vous aurai bientôt tiré
Une telle épine de l’âme.
Quand le diable viendra, vous lui présenterez.
Ce que je tiens, et lui direz :
« Défrise-moi ceci, fais tant par tes journées
« Qu’il devienne tout plat. » Lors elle lui donna
Je ne sais quoi, qu’elle tira
Du verger de Cypris, labyrinthe des fées,
Ce qu’un duc autrefois jugea si précieux,
Qu’il voulut l’honorer d’une chevalerie ;
Illustre et noble confrérie,
Moins pleine d’hommes que de dieux.
L’amant dit au démon : « C’est ligne circulaire
Et courbe que ceci ; je t’ordonne d’en faire
Ligne droite et sans nuls retours :
Va-t’en y travailler et cours. »
L’esprit s’en va, n’a point de cesse
Qu’il n’ait mis le fil sous la presse,
Taché de l’aplatir à grands coups de marteau,
Fait séjourner au fond de l’eau,
Sans que la ligne fût d’un seul point étendue.
De quelque tour qu’il se servît,
Quelque secret qu’il eût, quelque charme qu’il fit,
C’étoit temps et peine perdue :
Il ne put mettre à la raison
La toison.
Elle se révoltait contre le vent, la pluie,
La neige, le brouillard : plus Satan y touchoit,
Moins l’annelure se lâchoit.
« Qu’est-ce ci ? disoit-il ; je ne vis de ma vie
Chose de telle étoffe : il n’est point de lutin
Qui n’y perdit tout son latin. »
Messire diable un beau matin
S’en va trouver son homme, et lui dit : « Je te laisse.
Apprends-moi seulement ce que c’est que cela ;
Je te le rends ; tiens, le voilà.
Je suis victus, je le confesse.
– Notre ami Monsieur le laiton,
Dit l’homme, vous perdez un peu trop tôt courage ;
Celui-ci n’est pas seul, et plus d’un compagnon
Vous aurait taillé de l’ouvrage. »