VI
Le lendemain du souper, à midi un quart, Gontran d’Arbois et André d’Elven s’attablaient chez Tortoni, dans un petit salon du fond, bien connu des viveurs de la génération à laquelle appartenait le commandant.
Le jeune homme avait été exact et, en vieux troupier qu’il était, Gontran ne se faisait jamais attendre.
Le chambertin aidant, il avait dormi du sommeil du juste, et il s’était éveillé d’humeur couleur de rose, comme il arrive toujours quand on a la conscience tranquille et l’âme satisfaite.
Les soucis s’étaient envolés, parce qu’il était content de lui. Aux préoccupations qui l’assiégeaient la veille avait succédé une confiance en lui-même, un peu prématurée. Tout lui semblait facile. Il était dans un de ces jours où on va au feu avec la certitude de n’être pas tué et de se couvrir de gloire.
Il se promettait d’en finir avec le vicomte entre la poire et le fromage, c’est-à-dire de lui poser catégoriquement, au dessert, la grande question, la question délicate, et il envisageait sans inquiétude le cas assez probable où M. d’Elven reculerait devant la perspective d’avoir pour belle-mère une ancienne femme entretenue.
Gontran avait son idée, – une idée qui lui était venue, entre deux et trois heures du matin, en allant du cercle au café de la Paix, en compagnie de M. de Randal.
Le déjeuner commença gaiement, quoique l’amoureux André eût l’esprit moins dégagé que son amphitryon.
On égrena d’abord le long chapelet des souvenirs. Le commandant rappela les punchs offerts par le régiment dans la grande salle du café des officiers à Pontivy, les chasses à courre et à tir au bois et en plaine, les exploits du père et les rêveries du fils ; il demanda des nouvelles de tous les châtelains du Morbihan et raconta l’avancement de tous ses camarades, épuisant ainsi le chapitre des banalités, si commode pour se préparer à une conversation sérieuse.
André donnait la réplique avec entrain et paraissait prendre plaisir à cette causerie rétrospective. Il y apportait même des détails sur la vie qu’il avait menée en Bretagne depuis le changement de garnison du capitaine d’Arbois, et sur la situation que la mort de son père lui avait faite, s’échappant parfois à dire quelques mots de ses projets d’avenir, dans le secret espoir d’amener l’entretien sur un sujet qui l’intéressait bien davantage.
Mais ce sujet il n’osait pas l’aborder et c’était à peine s’il avait fait allusion à la rencontre bizarre qui l’avait remis la veille en présence du commandant.
Évidemment, il jugeait convenable d’attendre que Gontran parlât le premier de la soirée qu’ils avaient passée ensemble à la villa du boulevard d’Italie.
Et Gontran ne se pressait pas. Gontran, pris d’un scrupule tardif, hésitait. Il apercevait un côté de la question qu’il n’avait pas envisagé d’abord, et après avoir raisonné dans le sens de l’obligation d’être franc avec un homme de son monde, maintenant, il raisonnait en sens inverse.
— André est un charmant garçon, se disait-il, et un parfait gentleman, mais Jeanne est une charmante femme et une excellente mère. André est mon ami, malgré la différence d’âge qui nous sépare, mais il n’est ni mon fils, ni mon frère, ni mon parent. Je ne suis pas tenu de le renseigner, puisque je ne puis le faire sans nuire à Jeanne et à Thérèse. Elle m’a aimé de tout son cœur, cette chère Jeanne. Je lui dois les meilleurs instants de ma vie de jeunesse et j’ai été ravi de renouer avec elle. Pourquoi la trahirais-je ? Pourquoi livrerais-je à ce jeune homme le secret qu’elle cache avec tant de soin ? Ce serait de l’ingratitude.
» Je suis à peu près dans la situation d’Olivier de Jalin dans la pièce de Dumas fils, le Demi-Monde. Cet Olivier a été l’amant de madame d’Ange, qui ne lui a jamais fait que du bien, et il la dénonce à M. de Nanjac qui veut l’épouser, à M. de Nanjac qu’il connaît fort peu. Je sais bien qu’il croit remplir son devoir de galant homme en l’avertissant, mais j’ai toujours trouvé qu’il aurait pu se montrer plus reconnaissant envers une ancienne maîtresse.
» Et, au fond, l’auteur semble avoir été de mon avis, car son Olivier de Jalin récolte, en récompense de sa belle conduite, une foule de désagréments.
» Il pourra bien m’en arriver autant, si je m’avise de mettre le doigt entre l’arbre et l’écorce. Qui sait si ce vicomte exalté voudrait me croire ?… Non, je n’ai pas à craindre qu’il m’accuse d’avoir calomnié madame de Lorris. Elle n’est que trop connue à Paris, et le premier venu lui dirait comment elle a gagné sa fortune. D’ailleurs, ce n’est pas d’elle qu’André est amoureux, et il n’y a rien à dire contre Thérèse. Raison de plus pour me taire.
Une fois entré dans cet ordre d’idées, Gontran devait maudire et maudissait en effet la malencontreuse fantaisie qu’il avait eue d’inviter à déjeuner M. d’Elven, car il sentait bien que ce déjeuner ne pouvait se terminer sans qu’on parlât de la jeune fille et de sa mère.
Et il sentait bien aussi que si André l’interrogeait, la situation deviendrait horriblement difficile. Que faire ? Mentir, lui qui de sa vie n’avait dit un mensonge ? Il n’y pensait même pas. Et comment se tirer de là par des échappatoires ? Les Bretons sont tenaces, et André était très capable de le pousser jusque dans ses derniers retranchements.
Ce fut cependant à ce parti mixte que le commandant s’arrêta, lui qui détestait les demi-mesures. Il résolut de s’en remettre aux hasards de l’entretien, de se régler sur la tournure que cet entretien prendrait et finalement d’en dire le moins possible.
Il réussit à prolonger les propos indifférents jusqu’au moment où les cigares s’allumèrent, mais lorsqu’ils en furent là, comprenant qu’il n’y avait plus moyen de différer, il avala coup sur coup trois verres de vieille eau-de-vie pour se délier la langue et il engagea l’action.
— En vérité, dit-il, l’imprévu joue un grand rôle dans la vie. J’ai plus d’une fois pensé à vous depuis que j’ai quitté Pontivy, et sans le hasard, qui nous a mis face à face, hier soir, je ne vous aurais probablement jamais revu.
— Hasard d’autant plus étrange que je n’étais pas encore venu chez madame Valdieu… et que je n’espérais pas être jamais reçu chez elle, s’empressa de répondre M. d’Elven.
— Je sais… je sais… Jeanne m’a tout raconté… elle vous a surpris en contemplation devant la grille de son jardin, et elle vous a fait entrer pour vous demander une explication… que vous lui avez donnée avec beaucoup de franchise et de loyauté.
— Alors, madame Valdieu vous a dit que j’aimais sa fille ?
— Parfaitement, et que vous étiez tout prêt à l’épouser, si elle y consentait.
— Je l’ai dit et je vous le répète, mon cher commandant.
— Que vous l’aimiez, mon cher André, j’en suis très convaincu. À votre âge, on aime très vite. Mais, l’épouser ! je me permets de vous demander si vous avez suffisamment réfléchi avant de prendre cette résolution.
— Oui, et je n’en changerai jamais, quoi qu’il arrive. Je sais fort bien que madame Valdieu me connaît à peine. Mais elle m’a permis de revenir, et je ne désespère pas d’être agréé par elle. J’avoue même que je compte sur vous pour m’appuyer. Vous connaissez ma situation et mon caractère…
— Beaucoup mieux que vous ne connaissez la situation et le caractère de Thérèse. C’est pourquoi, mon cher, je ne puis que vous conseiller de ne rien précipiter. Que diable ! on ne se marie pas ainsi, au pied levé, quand on s’appelle le vicomte d’Elven. On observe, on s’informe, on se renseigne.
— Je sais que mademoiselle Valdieu appartient à une honnête famille de la bourgeoisie. Sa mère me l’a dit. Et cela me suffit.
Gontran avala un quatrième verre d’eau-de-vie pour se donner le temps de chercher une réponse qui ne chargeât pas sa conscience.
— Eh ! non, cela ne suffit pas, dit-il avec un geste d’impatience. D’abord, quand on veut se renseigner sérieusement, ce n’est pas à la mère qu’on s’adresse. Et puis il y a cent choses à considérer dans un mariage… les antécédents, l’entourage, les habitudes… sans parler de la fortune.
— Madame Valdieu ne m’a pas caché que la sienne était médiocre et j’en suis charmé, car moi-même je ne suis pas riche et je ne veux pas qu’on m’accuse de me marier par spéculation. Si mademoiselle Thérèse devait avoir une grosse dot, je me retirerais quoi qu’il pût m’en coûter.
» Quant aux autres informations, je ne puis les demander qu’à vous qui connaissez depuis longtemps madame Valdieu.
Le commandant rougit en se trouvant tout à coup pris dans le filet qu’il avait tendu.
— Oui, répondit-il avec un geste d’impatience, mais je ne connais pas du tout sa fille. Je l’ai vue hier pour la première fois…
— Depuis son enfance, ajouta M. d’Elven, qui se souvenait des termes dont la mère s’était servie, lorsqu’elle avait présenté le commandant à Thérèse.
Gontran se tint à quatre pour ne pas répondre : il y a huit jours, j’ignorais qu’elle existât.
— Mais enfin, reprit André, vous pouvez me dire ce que vous savez et ce que vous pensez de madame Valdieu.
— Jeanne est une femme charmante, vous avez pu vous en apercevoir. Elle n’a ni l’âge ni les défauts des belles-mères. Elle adore sa fille, elle a fait de grands sacrifices pour elle et elle en fera encore. Je crois même qu’elle irait jusqu’à ne pas vivre avec elle, si son gendre l’exigeait. Voilà tout ce que j’ai à vous dire. Mais je vous le répète : ne vous engagez pas à la légère.
André tressaillit et regarda Gontran afin d’essayer de lire sur son visage le fond de sa pensée. Il se demandait quels sous-entendus cachait cet avis si nettement formulé.
— Pardon, commandant, dit-il d’une voix émue. J’ose vous rappeler que vous teniez hier un autre langage. Vous m’avez invité à revenir chez madame Valdieu. Vous m’avez même proposé de m’y accompagner. Demain, en déjeunant, disiez-vous, nous causerons de notre prochaine visite.
— Je ne vous conseille pas de cesser de la voir. Elle vous a autorisé à continuer et je serai charmé de vous rencontrer là, comme partout ailleurs. Mais vous n’avez plus besoin de moi, puisque la présentation est faite.
— Pardonnez-moi encore si j’insiste. Je ne me permettrai pas de vous demander pourquoi vous craignez que je m’engage trop vite. Mais moi, je ne veux rien vous cacher. Engagé ! je le suis depuis hier.
— Vous êtes engagé ! s’écria le commandant, qu’entendez-vous par ces paroles, mon cher André ?
— J’entends, répondit le vicomte d’Elven, que, hier, pendant que vous causiez avec madame Valdieu à l’autre bout du salon, j’ai dit à mademoiselle Thérèse que je l’aimais.
— Aïe ! je m’en doutais. Et naturellement, elle vous a répondu…
— Qu’elle m’aimait depuis le jour où j’ai eu le bonheur de la délivrer d’un homme qui l’insultait.
— Ces petites filles sont toutes les mêmes. Au premier incident romanesque, leur tête s’exalte et les voilà parties.
— Alors, continua gravement André, je lui ai demandé si elle consentirait à m’épouser, et comme elle m’a répondu qu’elle n’aurait jamais d’autre mari que moi, je lui ai juré qu’elle serait ma femme, et je tiendrai mon serment.
— Peste ! mon cher, vous avez mis le temps à profit. Tout cela en chantant des airs de biniou qu’elle accompagnait sur le piano. Au troisième, vous étiez liés pour la vie !
— Oui, pour la vie, répondit le vicomte sans sourciller.
— Sans savoir si vous vous accorderez en ménage aussi bien qu’en musique, sans consulter la mère et sans vous préoccuper des convenances sociales !
— Nous nous aimons, c’est assez.
— Vous croyez ?… C’est prodigieux. Que Thérèse me répondît de la sorte, je n’en serais pas surpris. Elle a dix-neuf ans et, par conséquent, pas un grain de raison dans la cervelle ; mais vous, mon cher André, vous qui êtes un homme fait et qui savez ce que valent les amourettes.
— Je sais qu’on n’aime qu’une fois.
— Vous n’avez donc jamais eu de maîtresse ?
— Non, jamais. Et je n’en aurai pas d’autre que ma femme.
Le commandant se mit à regarder son jeune ami à peu près comme il aurait regardé un naturel des îles Sandwich ou un oiseau d’une espèce inconnue. Il était positivement ébahi.
— Ah çà ! s’écria-t-il, de quel bois êtes-vous donc faits, dans le Morbihan ? Mais, mon pauvre André, c’est monstrueux, ce que vous dites là, et je ne vous conseille pas de le redire à d’autres. Vous vous feriez le plus grand tort.
— Peu m’importe l’opinion des gens qui ne sont pas mes amis.
— Bon ! mais ne vous avisez pas de faire cet aveu à Thérèse. Elle se moquerait de vous… et sa mère soupçonnerait que votre sagesse est due à un cas pathologique. Du reste, moralement parlant, vous êtes malade, mon cher, très malade même, car vous n’êtes pas en état de juger sainement de la valeur de vos propres sentiments. Les points de comparaison vous manquent. C’est pour cette même raison que les honnêtes filles se trompent si souvent dans leurs choix.
» Et si j’étais votre père, au lieu d’être simplement votre ami, je vous enverrais à l’école. Je vous dirais : Mon garçon, commence par courir un peu avant de t’asseoir pour le restant de tes jours. Quand tu auras été l’amant de cinq ou six femmes du vrai monde ou du demi-monde, peu importe… elles se ressemblent toutes par un certain point… quand elles t’auront suffisamment berné ou lâché, alors, mais seulement alors, tu auras peut-être acquis assez d’expérience pour ne pas te jeter tête baissée dans un guêpier, c’est-à-dire pour ne pas faire un sot mariage que tu regretterais amèrement plus tard.
— Est-ce une allusion au projet que je viens de vous confier ? demanda froidement M. d’Elven.
— Oui et non. Je ne prétends pas que Thérèse est indigne de vous… bien loin de là… mais j’affirme que si vous l’épousiez, sans plus ample informé, vous commettriez une grosse sottise dont vous pourriez vous repentir un jour.
— Je vous suis très obligé de vos bons avis, commandant, mais je vous prie de vouloir bien préciser. Dois-je croire que vous savez sur mademoiselle Valdieu ou sur sa mère des choses que vous ne jugez pas à propos de m’apprendre ?
— Mon cher, vous êtes terrible avec votre insistance. Vous devriez comprendre qu’il est des cas où un galant homme ne saurait être trop réservé. Que diable voulez-vous que je vous dise de plus ! Je ne suis pas négociateur en mariages et je n’ai pas non plus pour mission d’empêcher les mariages d’aboutir. Je ne veux de responsabilités d’aucune sorte.
— Permettez-moi de vous faire observer que je pourrais tirer de votre refus de répondre des conclusions blessantes pour madame Valdieu. Je pourrais croire que vous vous taisez de peur de mal parler d’elle.
Gontran fronça le sourcil. Il commençait à perdre patience. Mais il se contint par amitié pour Jeanne et par compassion pour cet amoureux naïf.
— Mon cher, dit-il, votre logique est beaucoup trop rigoureuse. Et afin de vous le prouver, je vais vous donner un conseil. La première fois que vous retournerez à la villa du boulevard d’Italie, répétez à la mère de Thérèse la conversation que je viens d’avoir avec vous. Répétez-la-lui mot pour mot, autant que possible, et demandez-lui ce qu’elle en pense. Ne lui cachez pas que mes discours ambigus vous inquiètent. Allez même jusqu’à la prier de vous les expliquer.
— Et quand j’aurai fait cela ?…
— Eh bien ! vous saurez à quoi vous en tenir, car il faudra bien qu’elle vous réponde, et d’après ce qu’elle vous dira, vous vous formerez une opinion. De cette façon, je n’aurai rien à me reprocher, quoi qu’il arrive. Donc, pour le moment, restons-en là, et croyez, mon cher André, que je suis et que je serai toujours votre ami sincère et dévoué. Mais parlons d’autre chose.
» Vous ne devineriez jamais à quoi j’ai passé la nuit.
— J’avoue qu’en effet je ne m’en doute pas.
— Je le crois, car j’ai pris des divertissements qui ne sont point à votre usage. Je ne suis pas vertueux, moi. D’abord, j’ai joué… et j’ai perdu une somme assez ronde. Ensuite, j’ai soupé avec des drôlesses. Ah ! si vous vous étiez trouvé là, vous en auriez entendu de belles et vous en auriez appris très long sur les mœurs d’un monde que vous ne connaissez pas.
— Je ne tiens pas à le connaître.
— Vous avez tort. C’est un complément d’éducation qui vous manque. Et puis il y avait là deux compagnons aimables : Robert Desternay, un sportsman accompli, qui vous aurait parlé chevaux, et je sais que vous les aimez… plus, le baron de Randal, un riche créole de Maurice, que vous rencontrerez un de ces jours à la villa.
— Un ami de madame Valdieu ? demanda André d’Elven déjà inquiet.
— Non, mais je compte le lui présenter. J’ai un motif pour l’amener chez elle… un motif que je puis bien vous confier. Jeanne vous a-t-elle dit que l’homme a reparu ?
— Quel homme ?
— Celui qui attaquait sa fille au Jardin des Plantes, lorsque vous êtes arrivé si à propos.
— Quoi ! ce misérable a osé…
— Il est venu plusieurs fois la nuit rôder autour de la villa. Je l’y ai même surpris, hier soir, au moment où j’en sortais.
— Alors, vous l’avez arrêté ?
— Non, j’ai préféré le suivre.
— Vous, commandant, vous qui ne craignez rien au monde, vous avez craint de mettre la main sur ce drôle !
— Mon cher, vous êtes prompt dans vos jugements, répliqua Gontran piqué au vif, et vous venez de prononcer un mot malsonnant.
— Le mot qui m’a échappé ne rendait pas ma pensée.
— Sachez, mon jeune ami, que la prudence n’est pas de la peur. Si j’avais empoigné cet homme, comme sans doute vous n’auriez pas manqué de le faire, j’aurais commis une lourde faute.
— Daignerez-vous m’apprendre en quoi ?
— Comment ! Vous ne comprenez pas que si je l’avais arrêté, il m’aurait fallu le conduire au poste et que, là, j’aurais été obligé, en racontant l’affaire, de parler de Thérèse et de sa mère.
— Eh bien ? puisqu’il s’agissait d’une tentative de vol…
— Pas du tout. C’est à leurs personnes que ce coquin en voulait.
— Il vous l’a avoué ?
— Non, mais j’en suis sûr et ma certitude se fonde sur des faits dont je ne me charge pas de vous instruire. Adressez-vous à Jeanne, si vous tenez à les connaître. Vous verrez ce qu’elle vous répondra. Tout ce que je puis vous dire, c’est qu’elle a un ennemi, que cet ennemi se cache, et qu’en m’attachant à l’agent qu’il emploie, j’espérais arriver jusqu’à lui. Je n’y ai pas réussi, cette nuit, mais je ne me décourage pas, et par suite d’une circonstance qu’il est inutile de préciser, il se trouve que M. de Randal peut m’aider puissamment dans mes recherches. Ne vous étonnez donc pas si je le mets en relations avec la mère de Thérèse.
— Dois-je croire que vous me jugez incapable de défendre mademoiselle Valdieu ? demanda André très ému.
— Je vous crois très brave et très amoureux. Seulement, je me défie de votre sagesse. Au surplus, c’est à Jeanne à décider s’il lui convient de vous charger de ses intérêts. Et sa décision dépendra du premier entretien que vous aurez avec elle si, comme je viens de vous le conseiller, vous profitez de cet entretien pour lui demander des explications sur tous les points qui vous semblent obscurs.
» Voilà, mon cher André, tout ce que je puis vous dire. J’ai été un peu vif tout à l’heure, mais nous n’en resterons pas moins bons amis, je l’espère. Et quant aux réticences que vous me reprochez, vous reconnaîtrez bientôt que la situation me les imposait.
— Je n’en doute pas, et cependant…
— N’ajoutez rien, je vous en prie. Vous me désobligeriez. D’ailleurs, il faut que je vous quitte. J’ai une dette de jeu à payer à l’autre bout de Paris, et si je tardais trop, je risquerais fort de ne plus trouver chez lui mon créancier, que je tiens beaucoup à rencontrer.
— Je serais désolé de vous gêner, commandant, et je vais prendre congé de vous. Du reste, je ne pourrais pas rester plus longtemps, car je me propose de voir madame Valdieu aujourd’hui même.
— Là-bas… au boulevard d’Italie ! s’écria Gontran, un peu surpris.
Et après un instant de réflexion, il ajouta :
— Ma foi ! vous avez raison. Il faut en finir le plus tôt possible. Et vous êtes certain de la rencontrer, puisqu’elle a promis à sa fille de passer toute sa journée du dimanche avec elle. Allez, mon cher André.
» Mais, j’y pense. C’est précisément de ce côté que j’ai affaire, et ma voiture m’attend sur le boulevard. Voulez-vous que je vous emmène ?
» Oh ! ne craignez rien, ajouta Gontran, qui devinait pourquoi André hésitait. Je ne vous gênerai pas, car je n’ai pas le projet d’aller aujourd’hui à la villa. Ma présence y est tout à fait inutile et je serais de trop dans la conversation que vous devez avoir avec la mère de Thérèse. Vous vous y présenterez seul. Je ne doute pas que vous y soyez bien reçu et je souhaite vivement que vous en sortiez satisfait.
— Je vous remercie, balbutia M. d’Elven, mais…
— Prenez garde, cher ami ; si vous refusez, je croirai que vous m’en voulez encore.
— Alors, j’accepte, mon cher commandant… à condition qu’en route nous ne parlerons plus de madame Valdieu.
— Parbleu ! je ne demande pas mieux que de passer à un autre exercice. J’ai bien assez moralisé comme ça.
La note payée, Gontran sortit avec André, et du haut du perron légendaire de Tortoni, il aperçut le brave Fournès droit sur le siège de sa victoria et prêt à marcher, comme toujours.
Gontran était ravi de s’être tiré si adroitement d’une situation délicate, et il commençait à se croire de la force de M. de Talleyrand en diplomatie. Il se félicitait surtout de n’avoir pas menti, tout en évitant de trahir le secret de Jeanne et de tromper un galant homme. Quoi qu’il arrivât maintenant, sa responsabilité se trouvait dégagée des deux côtés. Et il ne doutait pas que madame de Lorris ne lui sût gré de la laisser s’expliquer elle-même avec l’amoureux de Thérèse.
À vrai dire, il n’espérait pas que cette explication satisfît le vicomte d’Elven, car, en son âme et conscience, il jugeait que le mariage rêvé par ce Breton naïf était impossible ; mais il pensait que Thérèse n’y perdrait rien.
M. de Randal, en sa qualité d’étranger, lui semblait être pour elle un parti plus convenable. Ce baron n’était plus jeune, mais il était fort bien de sa personne, il avait de la fortune, et sa situation dans le monde lui permettait de passer par-dessus des inconvénients qui rebutaient un gentilhomme de province.
Et, en allant du Cercle au Café de la Paix, M. de Randal avait déclaré qu’il cherchait justement une jeune fille sans famille et sans fortune pour en faire sa femme. Il lui suffisait qu’elle fût jolie, intelligente et bien élevée. Thérèse était tout cela et millionnaire par-dessus le marché. M. de Randal lui pardonnerait sans doute d’être riche et ne regarderait pas à sa naissance, puisqu’il affichait un mépris complet des préjugés. Il tenait à être aimé pour lui-même ; mais pourquoi Thérèse ne l’aimerait-elle pas, lorsqu’elle serait revenue de ses illusions sur M. d’Elven ?
Le commandant ne croyait guère à la durée de ces feux de paille qui s’allument si vite dans le cœur des fillettes, et il croyait beaucoup aux effets du dépit amoureux.
— André reculera lorsqu’il saura la vérité, se disait-il, et, après, Thérèse le détestera autant qu’elle l’adorait.
Le commandant ajoutait mentalement :
— Et s’il ne recule pas, s’il l’épouse quand même, ma foi !… c’est son affaire. Je n’aurai rien à me reprocher, car je lui en ai assez dit pour lui mettre la puce à l’oreille, et il comprendra que l’amant de sa belle-mère ne pouvait pas lui en dire davantage.
André était moins content, mais il avait assez d’empire sur lui-même pour dissimuler le trouble où venaient de le jeter les confidences incomplètes et les avertissements indirects que l’ancien ami de son père ne lui avait pas ménagés.
— Vous voyez ce garçon-là, lui dit Gontran d’Arbois en lui montrant Fournès. Vous ne vous doutez pas qu’il connaît votre pays. Oui, mon cher, il était mon ordonnance au régiment quand je tenais garnison à Pontivy. Vous avez dû le voir chez moi.
— Oui… Je me le rappelle maintenant.
— Je reconnais très bien monsieur le vicomte, dit Fournès.
— J’ai cependant beaucoup changé depuis ce temps-là.
— Et moi donc ! s’écria gaiement Gontran.
Il pensait :
— Dire que si ce cher André voulait être renseigné sur madame Valdieu, il n’aurait qu’à interroger Pierre, qui cirait les bottines de Jeanne, quand elle venait jadis égayer de sa présence ma chambre d’officier. Mais, non… Pierre est discret… et, d’ailleurs, je lui ferai la leçon.
C’était jour de courses à Longchamp, et le boulevard était encombré de breaks de louage et de tapissières à l’usage des sportsmen économes.
— Tu crois peut-être que nous allons au bois de Boulogne, dit le commandant à son cocher. Non, mon vieux. Nous réserverons ça pour le Grand-Prix. Tu vas nous mener là-bas… tu sais… au coin du boulevard Saint-Germain et de cette rue qui a un nom de cardinal.
» Montez, André. Vous tombez bien. Mon loueur a attelé l’alezan. Vous allez le voir filer.
Gontran n’avait pas trop vanté le cheval. Il était excellent et Pierre conduisait à merveille. Un quart d’heure après, ils arrivaient sur le quai de la Tournelle, après avoir passé devant la Morgue, où on ne faisait plus queue depuis qu’Alice Avor n’y était plus.
La vue de ce triste édifice rappela tout à coup à Gontran une histoire qu’il oubliait volontiers et qui le poursuivait partout. Au souper, Martine Ferrette l’avait remise sur le tapis, et il voyait approcher le moment où il allait en parler à M. de Randal, car il se promettait de ne rien cacher à ce gentilhomme, s’il en venait à lui faire des ouvertures sérieuses.
Gontran ne savait pas trop comment Jeanne prendrait la chose, mais il se chargeait de l’apaiser, si elle se fâchait.
— Mon cher, dit-il à son compagnon de route, la personne que je vais voir demeure là-bas, au bout du quai. Je vais donc être obligé de vous quitter. Excusez-moi si je garde la voiture. J’en aurai besoin tout à l’heure, car ma visite ne sera pas longue et j’ai à courir aujourd’hui aux quatre coins de Paris.
La vérité était que le commandant, n’ayant pas encore pu recommander à Fournès de se taire sur madame de Lorris, ne se souciait pas de le laisser en tête-à-tête avec le vicomte.
— Ne vous excusez pas, répondit André. Le boulevard d’Italie n’est pas loin, et d’ailleurs je suis bien aise de marcher.
— Pour avoir le temps de vous préparer à l’entrevue décisive. Je comprends ça, cher ami. Vous me la raconterez demain.
Gontran fit arrêter à l’entrée du pont Henri IV. Il jugeait inutile de montrer à cet amoureux la maison habitée par le rival qu’il se proposait de lui susciter.
M. d’Elven descendit, et après lui avoir serré la main, s’éloigna par le quai Saint-Bernard sans regarder derrière lui.
Il avait deviné que le commandant ne tenait pas à laisser voir où il allait et il lui tardait d’être seul, pour se recueillir, car les discours énigmatiques de ce libre-parleur avaient bouleversé toutes ses idées.
Un Parisien de son âge aurait compris à demi-mot, mais André était précisément le contraire d’un Parisien. Élevé au fond des bois par une mère tendre et exaltée, qu’il avait perdue lorsqu’il avait à peine quinze ans, André était resté sous la direction d’un père qui ne ressemblait guère à son fils.
Le vieux vicomte d’Elven réalisait parfaitement le type si connu du hobereau chasseur, cantonné par goût, et un peu par nécessité, dans sa gentilhommière. Sa vie se passait à broussailler à travers les halliers d’ajoncs, à boire sec, à tracasser ses fermiers, à houspiller ses servantes et à fulminer contre la Révolution, qui ne lui avait pas fait grand mal. Il ne lisait rien, pas même les journaux royalistes qu’il recevait parce qu’il se croyait obligé de s’y abonner, mais qui ne lui servaient guère qu’à bourrer ses fusils de chasse, – des fusils à l’ancien système, comme ses idées.
Il aurait voulu façonner André à cette noble existence, mais il n’avait jamais pu parvenir à lui inculquer ses goûts. André ne se révoltait pas, il ne manifestait pas la moindre velléité de s’éloigner du manoir paternel ; il chassait même, par déférence, et il faisait bon visage aux amis de son père. Seulement, il restait maître de ses pensées, qui s’envolaient bien loin du castel où s’écoulait sa vie.
Il avait en horreur les plaisirs grossiers et il rêvait d’autres amours. Il s’était forgé un idéal que sa province ne pouvait pas réaliser ; les paysannes lui répugnaient parce qu’elles étaient sales, les bourgeoises de petite ville lui déplaisaient parce qu’elles étaient sottes, et les demoiselles guindées des châteaux du voisinage l’ennuyaient parce qu’elles étaient prétentieuses. Il aurait voulu rencontrer sur la lande sauvage une héroïne de roman, la défendre contre des brigands ou arrêter son cheval emporté. Mais ces aventures-là sont rares en notre siècle prosaïque et la jeunesse d’André s’était passée à les attendre.
Restait Paris qu’il n’avait jamais vu et dont le capitaine d’Arbois lui faisait des descriptions enchanteresses. Paris c’était l’inconnu, le pays magique où tout arrive, où les femmes savent se dégager des vulgarités de la vie terre à terre, où elles cherchent l’imprévu et sentent la poésie.
Émancipé par la mort de son père, André s’était hâté d’y courir. Il y était venu, le cœur plein d’illusions qu’il n’avait pas encore perdues, quoique les déceptions ne lui eussent pas manqué. Et au lieu de prendre pied dans un monde où son nom aurait pu lui donner un accès ou bien de se lancer dans celui dont l’argent ouvre les portes, il avait vécu solitaire au milieu de la foule, comme il vivait dans son désert du Morbihan. Il n’avait ni maîtresse, ni camarades. Il errait par la grande ville, mélancolique et exalté, nourrissant de chimères son imagination surexcitée, concentré en lui-même et prêt à se donner tout entier à la première qui ferait battre son cœur.
Après de longs mois de tristesses et d’espérances, tout à coup ses rêveries avaient pris un corps. Une adorable jeune fille lui était apparue précisément comme il le souhaitait depuis tant d’années, au moment même où elle courait un danger, juste à point pour qu’il pût la défendre.
Et ce brusque saut dans la réalité l’avait très vite mené très loin, puisqu’il en était déjà arrivé au seuil redoutable du mariage.
André d’Elven se disait tout cela en s’acheminant vers le Jardin des Plantes, où il avait rencontré Thérèse pour la première fois.
André, pour se rendre au boulevard d’Italie, avait pris le chemin des écoliers, c’est-à-dire le plus long.
Il l’avait pris sans trop savoir pourquoi ; peut-être pour revoir ce Jardin des Plantes où le hasard d’une rencontre avait décidé de sa vie.
Et puis, il n’était pas pressé d’arriver. Les singuliers propos de Gontran d’Arbois occupaient son esprit. Son imagination troublée s’excitait sur des problèmes qu’il ne parvenait pas à résoudre. Et il en arrivait peu à peu à redouter l’entrevue qu’il allait chercher. Il se demandait ce que signifiaient les insinuations qu’il venait d’entendre et ce que la mère de Thérèse répondrait aux étranges discours qu’il avait promis de lui répéter.
Et, au lieu de suivre le quai jusqu’au boulevard de l’Hôpital qui l’aurait mené presque directement à la villa de madame Valdieu, il entra dans le Jardin des Plantes par la porte qui s’ouvre à l’angle de la rue Cuvier.
C’était dimanche et il y avait foule. Paris était à l’hippodrome de Longchamp, mais Paris était aussi à la ménagerie, – un autre Paris, le Paris des travailleurs qui vaut bien celui des gommeux et des cocottes.
Par extraordinaire, il faisait beau et les braves gens que le labeur retient toute une semaine à l’atelier ou au bureau venaient là prendre un bain de soleil et respirer la saine odeur des feuilles nouvelles.
Les lions, les tigres et les panthères avaient leur public, le palais des singes était fort entouré ; on bourrait l’éléphant de pains de seigle et on se disputait les places autour de la fosse aux ours. Les petites ouvrières allaient de préférence à la cage où voltigent les oiseaux des tropiques, et les bourgeois s’arrêtaient volontiers à contempler les ébats des canards dans la rivière artificielle.
Mais André était fort indifférent à toutes ces attractions. Son instinct d’amoureux qui se souvient de son premier jour de bonheur, l’entraînait du côté du labyrinthe et il ne fit que traverser le jardin réservé pour gagner la grande allée droite où Thérèse venait de préférence s’asseoir avec sa gouvernante.
Assurément, il n’espérait pas l’y rencontrer ce jour-là, puisque madame Valdieu consacrait son dimanche à sa fille. Mais il lui semblait doux de revoir la place où leurs yeux s’étaient dit tant de choses.
Cette allée, c’est le quartier général des mères de famille. Elles sont là assises en rond, cousant ou causant pendant que les bébés se roulent dans le sable, au pied des vieux arbres. Au milieu, les cerceaux roulent et les cordes à sauter barrent le passage. Les bancs sont encombrés et la loueuse de chaises fait de grosses recettes.
André s’en allait louvoyant à travers les bandes enfantines et cherchant à reconnaître le tilleul préféré de Thérèse, lorsque, à vingt pas de la barrière par laquelle il était sorti de la ménagerie, il aperçut la gouvernante.
Elle était seule et elle tricotait avec tant d’ardeur qu’elle ne voyait rien de ce qui se passait autour d’elle.
André s’arrêta net. Il ne tenait pas du tout à la rencontrer. Il se rappelait les airs rébarbatifs qu’elle avait pris le jour où il s’était permis de ramasser un peloton de laine qu’elle venait de laisser choir, et il ne se souciait pas d’affronter de nouveau le regard menaçant de ce dragon.
Mais le dragon ne gardait rien. Thérèse était sans doute restée à la villa avec sa mère.
Madame Valdieu avait-elle parlé à Gudule des visites qu’elle avait reçues la veille, au soir, pendant que Gudule dormait ? André se le demandait et souhaitait qu’il n’en fût rien, car il ne se flattait pas d’avoir conquis les sympathies de la vieille fille. Mais il se promettait de tâcher de l’amadouer et il cherchait déjà ce qu’il pourrait faire pour gagner ses bonnes grâces.
Pendant qu’il se creusait la tête pour trouver un moyen de l’apprivoiser plus tard, il vit qu’elle avait accaparé deux chaises et qu’elle résistait énergiquement aux prétentions d’une commère qui voulait lui en prendre une.
Il n’entendait pas ce qu’elle disait, mais à ses gestes, il devina que la chaise en litige était retenue. Par qui ? Il lui sembla que ce devait être pour Thérèse, car ce n’était certainement pas pour madame Valdieu qui n’aurait pas laissé sa fille seule à la maison.
Il se pouvait donc que Thérèse ne fût pas loin ; mais où était-elle ?
Thérèse n’était ni d’âge ni d’humeur à s’amuser avec les fillettes en robe courte, qui dansaient des rondes ou qui jouaient aux quatre coins dans l’allée.
Elle devait être guérie des excursions au labyrinthe où elle avait été poursuivie et attaquée par un rustre insolent.
Restait la ménagerie qui était à deux pas, et il y avait justement de ce côté des enclos charmants où paissent des ruminants paisibles.
André eut aussitôt l’idée d’y aller voir. L’occasion était trop belle pour qu’il la négligeât, car il ne désirait rien tant que de s’entretenir avec mademoiselle Valdieu avant d’aborder sa mère et il n’espérait pas que cette bonne chance lui échût à la villa.
Le courage lui était revenu tout à coup et il ne perdit pas un instant.
Il avait eu soin de se dissimuler derrière un groupe et la gouvernante ne l’avait point remarqué. Il fit volte-face et il rentra dans le jardin réservé.
Il en connaissait tous les détours et il savait bien de quel côté il fallait chercher. Thérèse ne pouvait être ni devant les auvents grillés où digèrent les vautours, ni devant la maison où dorment les reptiles. Ces laides bêtes n’avaient certainement rien qui l’attirât. L’hippopotame non plus, ni les massifs bisons, ni les autruches, ni les grues. Et comme elle ne devait pas aimer la foule, elle avait dû se réfugier dans quelque allée solitaire.
Il y en a plusieurs dans cette partie du jardin : des allées sinueuses qui serpentent entre des pelouses protégées par de légers treillis en fil de fer. Personne n’y passe, parce qu’elles ne conduisent ni au château des girafes, ni au musée d’anatomie comparée ; personne que les rêveurs et les amoureux.
Jeanne de Lorris s’y était promenée plus d’une fois avec Gontran dans les premiers temps de leur liaison, lorsqu’ils en étaient encore à la cacher.
Il y avait dix ans de cela et, naturellement, le vicomte d’Elven ignorait ce détail, mais son instinct lui disait que, si Thérèse était venue avec sa gouvernante, c’était là qu’il la trouverait.
Et son instinct ne le trompait pas, car au détour d’un sentier, il l’aperçut émiettant des gâteaux, qu’elle distribuait à un troupeau d’axis. Elle était fort occupée à nourrir ces chevreuils exotiques, à la robe fauve, bariolée de carrés blancs, et elle ne voyait pas venir André qui s’approchait timidement.
Il la regardait, et il lui semblait qu’un nuage de tristesse assombrissait un peu le riant visage de la jeune fille ; mais cet air lui seyait fort bien, et elle n’avait jamais été plus jolie.
Il était tout près d’elle, quand elle se retourna, au bruit de ses pas.
— Vous ! s’écria-t-elle en rougissant, vous, ici !
— Je ne m’attendais pas à avoir le bonheur de vous y rencontrer, balbutia le vicomte d’Elven.
— Eh bien ! moi, j’avais le pressentiment que vous y viendriez. C’est même ce pressentiment qui m’a décidée à accompagner Gudule.
— Je me rendais chez vous…
— Et vous avez eu l’idée de passer par ici. Gageons que vous alliez revoir le cèdre, interrompit Thérèse en riant, le fameux cèdre que M. de Jussieu rapporta jadis du Liban dans le fond de son chapeau. Vous espériez me trouver assise sous ses rameaux à côté de ma respectable gouvernante.
» À propos, vous savez qu’elle est ici ?
— Oui, mademoiselle, je l’ai vue, et j’ai pensé qu’elle n’était pas venue sans vous.
— Mais vous ne lui avez pas parlé, je suppose ?
— Je n’ai pas osé. Elle ne me connaît pas.
— Si, si ! elle vous connaît maintenant. Maman lui a parlé de vous, ce matin. Maman lui a raconté que le jeune homme du Jardin des Plantes s’était montré devant notre grille, qu’elle l’avait fait entrer et que nous avions passé la soirée à chanter des airs bretons.
» Gudule est furieuse.
— Furieuse ! et pourquoi ?
— Parce qu’elle se reproche de ne pas avoir mieux veillé sur ma personne. Ah ! vous avez bien fait de ne pas l’aborder tout à l’heure. Elle vous aurait mal reçu. Elle a fait une scène à maman. Et elle ne m’adresse plus la parole. Elle prétend que je vous ai attiré chez nous et que ma conduite est indécente.
» Le fait est qu’elle n’attire personne, elle, ajouta gaiement Thérèse, au contraire… elle met tout le monde en fuite.
— Oserais-je vous demander si madame votre mère a pris votre défense… et la mienne ?
— Ah ! je crois bien ! Maman lui a dit qu’elle n’avait pas le sens commun… que vos intentions étaient excellentes et que vous étiez un galant homme… que M. d’Arbois, votre ami, répondait de vous. Rien n’y a fait. Gudule a continué à grogner. Il faut croire que le témoignage de ce monsieur lui paraît suspect. Il est cependant charmant ce grand officier. Je ne l’avais jamais vu, mais je l’aime déjà comme si je le connaissais depuis que je suis née… c’est peut-être parce que, après votre départ, il n’a dit que du bien de vous.
Cette fois, ce fut André qui rougit. Thérèse ne lui laissa pas le temps de répondre.
— Je devrais être contente et j’ai beaucoup de chagrin, reprit-elle. Je viens de pleurer. Je suis sûre que j’ai encore les yeux rouges.
— Quoi ! vous avez pleuré ! puis-je savoir.
— Oh ! ce n’est pas vous qui en êtes cause. Figurez-vous que maman m’avait promis de rester avec moi jusqu’à demain matin. Eh ! bien, si vous étiez allé à la maison, vous n’y auriez trouvé personne. Ma mère est partie brusquement après le déjeuner… et Dieu sait maintenant quand je la reverrai… elle obtient si rarement la permission de quitter son magasin pendant la semaine… si je tenais son patron, je crois, en vérité, que je le battrais.
» Croiriez-vous qu’il lui a écrit pour lui donner l’ordre de rentrer immédiatement ! Et si vous aviez vu le commissionnaire qui a apporté ce beau message, vous penseriez, comme moi, que ce patron est un vilain monsieur.
— Qu’avait-il donc d’extraordinaire, ce messager ? demanda André, assez surpris de tant de vivacité.
— Tout ce qui se passe autour de moi, depuis quelques jours, est extraordinaire, dit Thérèse en s’animant de plus en plus.
» D’abord, j’ai été assaillie dans le labyrinthe par un abominable individu. Vous le savez mieux que personne, puisque vous l’avez chassé. Mais ce que vous ne savez pas, c’est que cet homme est venu rôder autour de notre maison.
— Je le sais, mademoiselle, M. d’Arbois me l’a dit ce matin. Il a même ajouté qu’il l’a surpris hier soir, à votre porte, que ce coquin lui a échappé, mais qu’il se fait fort de remettre la main sur lui.
— Tant mieux, mais en attendant, je vis entourée de mystères et de pièges. Tenez ! tout à l’heure, je ne pensais plus à ces vilaines histoires, et j’étais heureuse d’avoir ma mère près de moi pour toute une journée, lorsqu’elle est descendue pour se promener dans le jardin. Moi, j’étais restée au piano et je cherchais à me rappeler nos airs bretons… cinq minutes après, maman est remontée, toute pâle et toute tremblante… elle m’a dit qu’on venait de lui remettre une lettre, et qu’elle était obligée de partir.
— C’est singulier.
— Ce qui l’est bien davantage, c’est que ma mère n’a pris que le temps de mettre son chapeau et de m’embrasser. Je lui ai demandé pourquoi elle était si pressée. Elle m’a répondu qu’on la priait de passer immédiatement au magasin, où elle est employée, et que, sans doute, on l’y retiendrait… qu’elle ne pourrait pas revenir aujourd’hui. Alors, je me suis jetée à son cou… je l’ai suppliée de rester… ou au moins de m’emmener… elle m’a répondu que c’était impossible et elle est partie.
— Sans vous apprendre de quoi il s’agissait ?
— Elle a parlé d’un compte que son patron voulait vérifier sur-le-champ, mais… c’est très mal ce que je vais vous dire… mais j’ai très bien vu qu’elle ne me disait pas la vérité… c’était un prétexte pour me quitter… elle me cache quelque chose… un malheur peut-être. Elle m’a promis de m’écrire, ce soir, mais je ne serai rassurée que quand j’aurai reçu de ses nouvelles… et encore !
» Comprenez-vous maintenant pourquoi j’ai tant pleuré ?
— Que ne puis-je vous tirer d’inquiétude ! Si j’osais me présenter…
— Au magasin ? J’y serais allée moi-même, si ma mère ne me l’avait pas défendu expressément. Et ce n’est pas tout. Avant de me quitter, elle a pris Gudule à part. Que lui a-t-elle dit ? Je l’ignore, car je n’ai rien pu tirer de ma douce gouvernante ; mais, depuis son colloque avec maman, elle est d’une humeur de dogue. C’est même pour cette raison que je l’ai plantée là, dès qu’elle a été assise dans la grande allée. Elle est tellement occupée à broyer du noir qu’elle n’a pas songé à courir après moi. Mais, si elle savait que vous êtes là, nous la verrions paraître…
— Si elle vient, je lui expliquerai…
— Rien du tout, je vous prie. J’ai bien le droit de parler avec vous puisque ma mère me l’a permis.
» Mais laissez-moi achever de vous raconter les étranges incidents qui me préoccupent. Vous me demandiez tout à l’heure ce que le messager du patron de maman avait d’extraordinaire. Je ne l’ai pas vu, mais François, notre jardinier, était là quand il a remis la lettre à maman… à travers la grille… et François m’a dit qu’il avait la mine d’un bandit, quoiqu’il fût bien habillé.
— Et il venait de la part du chef d’une maison de commerce ! C’est incompréhensible.
— Je ne cherche pas à comprendre, et je me console en pensant que ma mère va bientôt quitter ce vilain état qui lui prend tout son temps. Elle me l’a dit hier. Je crois même qu’elle l’a dit devant vous. Elle a tant travaillé qu’elle a économisé assez d’argent pour vivre sans rien faire, et elle demeurera avec nous.
» Vous me l’avez promis, ajouta Thérèse en regardant fixement son amoureux.
— Je vous remercie de vous souvenir que nous sommes fiancés, dit André avec émotion, et je vous jure que je serai très heureux si madame Valdieu veut bien s’accommoder de l’existence qu’on mène dans le pays où je suis né.
— Comment ! si elle s’en accommodera ! Ah ! je crois bien ! Pour elle, ce sera le paradis ! Songez donc que depuis des années elle est enfermée dans un bureau, occupée du matin au soir à additionner des chiffres. Sa seule distraction, c’est de venir passer quelques heures avec moi, trois ou quatre fois par semaine. Que regretterait-elle de Paris, elle qui ne va nulle part et qui ne connaît que son magasin ? Jamais elle ne se promène, jamais elle ne va au spectacle. Elle est esclave maintenant, et quand elle habitera avec nous, elle sera libre, elle pourra aller et venir à sa fantaisie, au lieu de pâlir sur des registres du matin au soir. Elle respirera l’air de la mer au lieu de l’odeur des paperasses. Elle ne salira plus ses jolis doigts en écrivant des factures.
Si Robert Desternay eût été là, il se serait fort amusé d’entendre parler ainsi de Jeanne de Lorris, la brillante demi-mondaine qui avait fait fortune à tout autre chose qu’à tenir des livres en partie double chez un commerçant.
Mais Gontran d’Arbois n’aurait pas ri, car jamais il n’aurait mieux compris ce qu’il y avait d’atroce dans la situation de cette pauvre enfant, qui devait fatalement apprendre tôt ou tard que le métier exercé par sa mère n’était pas de ceux dont une honnête femme se vante.
Pour ceux qui savaient la vérité sur madame de Lorris, chaque mot de la naïve apologie que Thérèse venait d’entamer ressemblait à une raillerie amère. Dire que cette irrégulière était arrivée à l’aisance par le travail, c’était rappeler, par un mot à double sens, son passé de fille entretenue.
Heureusement, M. d’Elven n’y entendait pas malice. Il entrait de très bonne foi dans les idées de mademoiselle Valdieu, et madame Valdieu avait gagné, la veille, toutes ses sympathies.
— Et moi donc ! reprit la jeune fille. Quelle joie j’aurai à prendre mon vol loin, bien loin de ce Paris où je m’ennuie à périr ! On prétend que c’est la ville des plaisirs… j’ai lu ça dans des livres. Je ne dis pas le contraire, seulement ces plaisirs-là sont pour moi comme s’ils n’existaient pas. Je vis entre mes fleurs, mon piano, mes oiseaux et Gudule. C’est charmant, mais on s’en lasse à la longue.
» On m’a appris le dessin, la musique… tous les arts d’agrément… qui ne m’en donnent guère d’agrément, car je ne puis montrer mes talents à personne. Croiriez-vous que vous êtes le premier homme à qui j’ai parlé ? M. d’Arbois est le second. Si vous saviez quelle fête ç’a été que la soirée d’hier. Je n’ai pas dormi de la nuit, tant j’étais heureuse. Et dire que maintenant ce sera tous les jours ainsi, puisque nous ne nous quitterons plus jamais.
— Non, jamais, murmura André, ému jusqu’aux larmes. Je crains seulement que la vie en Bretagne ne vous plaise pas.
» J’habite un château assez délabré, au milieu des landes.
— Je m’y plairai beaucoup mieux qu’ici. Votre pays n’est pas plus triste que le quartier des Gobelins. Et du moins j’aurai de l’espace. Je pourrai courir tout à mon aise, moi qui adore le mouvement. Les landes, mais c’est charmant ! Il y a des bruyères roses et des ajoncs aux fleurs couleur d’or. Vous me montrerez à monter à cheval… je suis sûre que je saurai très vite… d’abord, je n’ai pas peur… et nous galoperons des journées entières. Et puis, la mer n’est pas loin, n’est-ce pas ?
— À quelques lieues seulement.
— La mer que je n’ai jamais vue. Je n’ai rien vu. Tenez, maman demeure au magasin, rue de la Paix. On dit que c’est une des plus belles de Paris. Eh bien ! je ne sais pas où elle est.
— Quoi ! vous n’êtes jamais allée chez madame votre mère ?
— Non, elle me l’a défendu. Il paraît que son patron est très sévère. Il ne permet pas que les employées reçoivent des visites… même celles de leurs filles.
— C’est incroyable.
— Et absurde. Aussi, je le déteste. Et je voudrais voir la figure qu’il fera quand maman lui annoncera qu’elle s’en va de chez lui. Ce sera bientôt, j’espère. Elle me l’a promis, et ce qui s’est passé aujourd’hui va la décider à rompre sa chaîne le plus tôt possible. Comme elle sera contente de ne plus dépendre de personne ! Ah ! je voudrais déjà y être, dans ce château que vous calomniez. Comment ne m’y plairais-je pas, puisque vous y êtes né ! Et vous verrez que vos Bretons m’aimeront. Je soignerai les malades, j’apprendrai à lire aux enfants et je veux qu’il n’y ait plus un seul pauvre sur vos terres.
» Tenez ! je le vois d’ici, votre château. Il y a une vieille tour…
— Il y en a deux, dit André en souriant.
— Bon ! Couvertes de lierre. S’il n’y a pas de lierre, j’en planterai. On arrive au château par une longue avenue…
— De chênes, oui, mademoiselle.
— Quel bonheur ! nous n’avons ici que des acacias et des marronniers. Le chêne, c’est l’arbre que je préfère… parce que c’est l’arbre de votre pays. Mais nous aurons aussi un cèdre… en souvenir de notre première rencontre. Ça vexera Gudule, mais ça m’est égal… car j’ai oublié de vous dire que nous l’emmènerons. Elle n’est pas toujours de bonne humeur, la chère fille, mais au fond, elle est excellente. Elle se jetterait au feu pour ma mère et pour moi… et elle s’y jetterait aussi pour vous… quand elle vous connaîtra mieux.
» Si nous allions la trouver pour commencer ?
— Je ferai ce que vous voudrez, mademoiselle, mais ne craignez-vous pas qu’elle ne me reproche de m’être permis de vous aborder ici ?
— Bah ! je prendrai tout sur moi. Du reste, nous avons le temps… Mais… voyez-vous cet enfant qui nous regarde ?… On dirait qu’il a envie de nous parler.
Thérèse et André causaient ainsi dans l’allée déserte où ils s’étaient rencontrés et personne n’était encore venu les déranger. Mais depuis un instant un affreux gamin s’était approché d’eux, en feignant d’examiner les axis que la jeune fille avait fort oubliés ; un type de gavroche à mine impudente et jaune comme un vieux sou.
— C’est-il vous qu’êtes mam’zelle Valdieu ? demanda-t-il d’une voix faubourienne, en traînant ses mots.
— Oui, c’est moi, répondit Thérèse, stupéfaite.
— Eh bien ! alors, v’là ce qu’on m’a dit de vous remettre, reprit le voyou, en lui fourrant un papier dans la main.
— Qui vous a remis ce billet ? demanda Thérèse de plus en plus ébahie.
— Une dame, répondit le gamin d’un ton insolent.
André s’avança pour le saisir par le collet de sa blouse, mais le drôle se baissa, lui échappa et fila comme un lièvre.
Quand il eut dix pas d’avance, il se retourna, fit un pied de nez au vicomte d’Elven, et repartit à fond de train.
Il disparut bientôt au tournant d’une allée, et André n’essaya pas de le rattraper. Il n’y aurait pas réussi, et d’ailleurs il était beaucoup plus préoccupé de l’émotion qu’il lisait sur la figure de Thérèse que de la fuite de ce polisson.
— La lettre est bien pour moi, murmura-t-elle après avoir regardé l’adresse. Voyez, il y a : Mademoiselle Thérèse Valdieu… et…, au-dessous : très pressée.
— Sans aucune indication… c’est singulier… Mais vous connaissez sans doute l’écriture.
— Non… du moins, je ne crois pas.
— Cependant, la personne qui vous a écrit devait savoir qu’on vous trouverait au Jardin des Plantes puisqu’elle y a envoyé un commissionnaire…
— Oui, mais comment ce commissionnaire a-t-il pu deviner que j’étais mademoiselle Valdieu ? Je ne l’ai jamais vu !… c’est à n’y rien comprendre.
— Et pourquoi s’est-il sauvé pendant que vous l’interrogiez ? On a choisi là un étrange messager.
— Pas plus étrange que celui qu’on a envoyé à ma mère. N’avais-je pas raison de dire que je vis entourée de mystères inexplicables.
— Pour éclaircir celui-ci, il vous suffira de lire ce billet.
— J’en doute… et, vous l’avouerais-je, j’ai peur de l’ouvrir. J’ai le pressentiment qu’on m’annonce un malheur… pourvu que ce malheur ne soit pas tombé sur ma mère !…
— Ce n’est pas possible… madame Valdieu vient de vous quitter.
— Il y a deux heures qu’elle est partie… c’est plus de temps qu’il n’en faut, pour qu’il lui soit arrivé un accident.
— Lisez, mademoiselle. Rien n’est pire que l’incertitude.
Thérèse décacheta la lettre en tremblant, et à peine y eut-elle jeté les yeux qu’elle pâlit.
— Qu’y a-t-il donc ? demanda vivement M. d’Elven.
— Ma mère s’est blessée, répondit la jeune fille, après avoir lu.
— Blessée ! Comment ?
— Elle est peut-être en danger de mort. Voyez !…
André, très ému, prit le billet qu’elle lui tendait et lut ceci :
« Mademoiselle, mon patron me charge de vous apprendre que votre mère, en portant une facture à une cliente de la maison, a fait une chute dans l’escalier de cette dame. Elle s’est cassé le bras et son état est assez grave pour que le médecin ait défendu de la transporter chez elle.
» Madame Valdieu est très bien soignée chez la personne qui a été la cause involontaire de l’accident, mais elle désire vous voir immédiatement. Ne pouvant écrire elle-même, parce qu’elle est hors d’état de se servir de sa main droite, elle a fait prévenir notre patron en le priant de vous envoyer chercher, sans perdre une minute. Je serais venue moi-même, si je n’étais retenue ici par un travail pressé et je remets cette lettre à un garçon de magasin qui va vous la porter.
» Veuillez donc, au reçu de la présente, vous rendre à l’adresse ci-dessous. Vous demanderez la dame dont je vous indique le nom. Elle vous conduira près de votre mère, qui désire que vous veniez sans votre gouvernante. Elle craint de l’effrayer, et elle tient à vous voir seule. Elle pense donc qu’il est inutile de montrer à mademoiselle Brabant cet avis de votre servante dévouée,
» JOSÉPHINE GALMIER, première demoiselle chez M. Trier, rue de la Paix, 26. »
— Vous voyez que mes pressentiments ne me trompaient pas, s’écria Thérèse. Je n’ai pas une minute à perdre… Conduisez-moi jusqu’à une voiture.
— Quoi ! vous voulez partir sans prévenir votre gouvernante !
— C’est ma mère qui le veut. Venez !
— Mais, mademoiselle, rien ne prouve que cette singulière invitation ne cache pas un piège qu’on vous tend. Connaissez-vous l’écriture de la personne qui a signé ?
— Non… pas plus que je ne connais cette personne, mais je sais que le patron de maman s’appelle bien M. Trier et qu’il demeure bien 26, rue de la Paix… venez, vous dis-je… si vous ne venez pas, je saurai trouver un fiacre sur le quai.
— À Dieu ne plaise que je vous abandonne… mais je vous jure, mademoiselle, que cette lettre m’est suspecte.
— Raison de plus pour m’accompagner. Si je courais un danger, vous seriez là pour me défendre.
— Alors, vous me permettrez de ne pas vous quitter avant que vous ayez revu madame votre mère.
— Non seulement je vous le permets, monsieur, mais je vous le demande. Ma mère ne trouvera pas mauvais que je vous amène, puisque nous sommés fiancés.
André ne fit plus d’objections. Il se défiait beaucoup de ce message, mais il se disait que mieux valait en effet qu’il suivît la jeune fille, afin de la protéger, si on en voulait à sa personne, comme il y avait tout lieu de le craindre.
Du reste, il n’était plus temps de la retenir, car elle marchait déjà vers la porte du jardin, celle qui fait face au pont d’Austerlitz.
André ne pouvait pas songer à s’en aller prévenir Gudule qui tricotait tranquillement sous un arbre de la grande allée. La rébarbative gouvernante l’aurait sans doute très mal reçu, et mademoiselle Valdieu lui aurait su très mauvais gré de cette démarche inutile.
Il se décida donc à l’escorter jusqu’au bout, et, pour commencer, il courut à une voiture.
Il y en avait là une longue file et il eut tout d’abord à trancher une difficulté qui se présenta naturellement à son esprit. Devait-il prendre une voiture découverte ou une voiture fermée ? La voiture découverte lui sembla plus convenable pour ce voyage en tête-à-tête avec une jeune fille. Elle avait cet inconvénient que tous les passants pourraient les voir ensemble, et les prendre pour amant et maîtresse, mais peu importait puisque personne à Paris ne les connaissait, excepté Gontran d’Arbois qui, il est vrai, ne devait pas être bien loin, puisqu’il avait déposé le vicomte au bout du pont Henri IV, en annonçant l’intention d’aller faire une visite dans le quartier.
André choisit une victoria dont le cheval lui parut capable d’aller bon train, donna au cocher l’adresse inscrite au bas de la lettre, et monta à côté de Thérèse qui ne s’était pas calmée. Ses yeux brillaient d’inquiétude et ses lèvres murmuraient des mots sans suite, parmi lesquels revenait souvent le nom de sa mère.
André se taisait. Que lui aurait-il dit ? Il ne comprenait rien à cette aventure et il lui tardait d’en voir la fin. Il se rappelait les discours énigmatiques du commandant et il les rapprochait de l’incident bizarre qui venait d’interrompre un doux entretien. Plus il y réfléchissait, et moins il croyait à l’événement annoncé par ce billet confié à un affreux petit drôle qui n’avait pas du tout l’air d’un garçon de magasin.
Si madame Valdieu, gravement blessée, eût appelé sa fille auprès d’elle, madame Valdieu aurait envoyé directement à la villa du boulevard d’Italie, au lieu de recourir à l’intermédiaire de son patron. Et, en admettant qu’elle se fut d’abord adressée à lui, la première demoiselle de ce grand couturier ne pouvait pas deviner que mademoiselle Valdieu était allée se promener au Jardin des Plantes. Il fallait donc supposer que son messager avait appris à la villa qu’il rencontrerait la jeune fille à la Ménagerie, entre le château des éléphants et le palais des singes, ce qui était absolument invraisemblable. Mais comment cet ambassadeur en blouse avait-il fait pour aller tout droit à Thérèse qu’il ne connaissait pas ?
La lettre parlait de la gouvernante et c’était bien la preuve qu’elle avait été écrite par quelqu’un qui était au courant du personnel et des habitudes de la maison, mais la recommandation de ne pas amener Gudule indiquait assez qu’on tenait à isoler la pauvre enfant qu’on voulait peut-être attirer quelque part pour la mettre à la merci d’un misérable.
Sa mère avait un ennemi ; le commandant l’affirmait. Cette histoire d’accident était-elle une invention de l’homme qui payait des coquins pour insulter mademoiselle Valdieu et pour préparer un enlèvement ou un meurtre en examinant la nuit les clôtures du pavillon qu’elle habitait ?
— Non, se disait André, si l’auteur de la lettre avait de mauvais desseins, ce gavroche ne l’aurait pas remise devant moi… à moins cependant que celui qui l’envoie ne lui ait donné que des instructions incomplètes… et, au fait, il ne pouvait pas prévoir que je me trouverais justement au Jardin des Plantes…
» Faut-il donc croire que l’appel vient réellement de madame Valdieu… que ce n’est pas une ruse imaginée par ce personnage sur lequel M. d’Arbois m’a si peu renseigné ?
» Quoi qu’il en soit, je le saurai bientôt, puisque Thérèse m’a demandé de l’accompagner. Et je suis sûr qu’il ne lui arrivera pas malheur, car je serai là pour l’empêcher de tomber dans un guet-apens.
Cette certitude ne suffisait pas à dissiper les soucis qui troublaient l’amoureux vicomte depuis qu’il avait déjeuné avec le commandant.
Il se reprochait de ne pas l’avoir mis en demeure de s’expliquer catégoriquement sur madame Valdieu et de s’être contenté de réponses obscures qui laissaient place à toutes sortes de suppositions. Et il se félicitait presque de trouver l’occasion de s’expliquer avec la mère de Thérèse. Il allait la voir, car si la lettre n’était qu’un mensonge, il était fermement résolu à se présenter le jour même chez M. Trier, son patron, à seule fin d’avoir avec elle une conférence sérieuse, comme Gontran le lui avait conseillé.
Pendant qu’il réfléchissait ainsi, le fiacre filait le long du quai, et il allait dépasser l’entrée du boulevard Saint-Germain, lorsque M. d’Elven crut reconnaître, arrêtée à la porte d’une maison de bonne apparence, la victoria du commandant et son fidèle cocher.
Cela n’avait rien d’étonnant, mais il fut plus surpris et surtout beaucoup plus contrarié d’apercevoir à une fenêtre du premier étage le commandant lui-même.
C’est alors qu’André d’Elven regretta vivement d’avoir choisi une voiture découverte.
Dans un fiacre fermé, il aurait passé inaperçu devant cette malencontreuse maison où Gontran d’Arbois fumait un cigare à la fenêtre.
Qu’allait penser le commandant de ce voyage en tête-à-tête avec mademoiselle Valdieu ? Il ne pouvait pas, il est vrai, soupçonner André d’avoir de coupables intentions, puisque André ne se cachait pas. Mais il pouvait trouver mauvais qu’André affichât ainsi une jeune fille honnête.
Il n’est pas d’usage que les demoiselles bien élevées circulent dans Paris, seules, avec un beau jeune homme. Ces choses-là ne se font qu’en Amérique et en Angleterre. Chez nous, les mères sont plus prudentes et elles n’ont pas tort.
La question était de savoir si M. d’Arbois les avait vus. Il regardait du côté du quai, mais le vicomte s’était hâté de baisser la tête, et comme la Victoria allait vite, le passage dangereux avait été franchi promptement.
Thérèse n’avait pas levé les yeux, absorbée qu’elle était dans ses réflexions. André jugea avec raison qu’il convenait de lui signaler la présence d’un ami de sa mère et même de lui demander si elle ne comptait pas informer madame Valdieu de cet incident.
— Je viens d’apercevoir le commandant d’Arbois, dit-il doucement.
— Où donc ? demanda Thérèse, sans trop s’étonner.
— Au premier étage d’un petit hôtel… à l’entrée du boulevard Saint-Germain. J’aurais dû prévoir que nous nous exposions à le rencontrer, car je l’avais quitté tout près d’ici.
Thérèse eut un geste d’indifférence.
— Ne pensez-vous pas, reprit le vicomte, qu’il a dû être bien surpris de nous voir ensemble ?
— Pourquoi ? demanda la jeune fille. Vous ne lui avez donc pas dit que notre mariage est décidé ?
— Je lui ai dit ce matin que j’étais engagé avec vous. Je ne pouvais pas lui en dire davantage avant d’avoir demandé votre main à madame votre mère.
— Eh bien ! Il vous a répondu, je suppose, que ma mère vous l’accorderait. Elle a dû lui dire ce qu’elle pensait de vous, car ils ont longuement causé après votre départ.
— Hélas ! mademoiselle, ce n’est pas cela que le commandant m’a répondu. Il m’a tenu un tout autre langage.
— Vous aurait-il conseillé de ne pas m’épouser ? s’écria Thérèse.
— Non, certes. Il a fait votre éloge, mais il a mis une singulière insistance à me rappeler que vous me connaissiez à peine et qu’à votre âge une femme n’est jamais sûre que ses sentiments ne changeront pas. Il doute même des miens.
— Que nous importe ? Nous ne dépendons pas de lui.
— Non, sans doute, mais il est lié depuis longtemps avec madame Valdieu. Il a probablement quelque influence sur elle. Ne craignez-vous pas qu’il cherche à la dissuader d’un projet qui paraît lui convenir, puisqu’elle m’a autorisé à revenir à la villa ?
— Non, je ne crois pas cela. Je l’estime trop pour supposer qu’il veut nous empêcher d’être heureux, mais s’il s’en avisait, il y perdrait ses peines. J’ai déclaré à ma mère que si je ne vous épousais pas, je n’épouserais personne. Et ma mère sait que j’en mourrais de chagrin. Elle n’écouterait pas les mauvais conseils que pourrait lui donner M. d’Arbois.
Cette confiance naïve était si flatteuse pour André qu’il n’osa pas pousser plus loin l’interrogatoire. Il avait toujours présentes à l’esprit les insinuations du commandant ; comment les répéter à une pauvre enfant qui n’en eût pas compris la portée ! il y renonça, mais les éclaircissements lui tenaient au cœur, et pour en obtenir quelques-uns, il eut recours à un moyen détourné.
— M. d’Arbois s’abstiendra peut-être d’intervenir en ma faveur, mais il sait que je vous aime, et il ne se mettra point contre moi, dit-il vivement. Il ne peut pas vouloir le malheur de la fille de son ami… car il a été l’ami de votre père, n’est-il pas vrai ?
— Je n’en sais rien, murmura Thérèse.
— S’il n’avait pas été l’ami de votre père, comment connaîtrait-il intimement madame Valdieu ?
— Je n’ai pas songé à m’informer de cela. Quand il s’est présenté chez nous, hier soir, je l’ai vu pour la première fois et je n’avais jamais entendu parler de lui.
— Que vous ne l’ayez pas vu, c’est assez naturel, puisqu’il était en province ou en Algérie… mais il est impossible que madame Valdieu n’ait jamais prononcé son nom devant vous.
— Je ne m’en souviens pas.
— Vous vous souvenez du moins de votre père ?…
— Non. J’avais quatre ans, lorsqu’il est mort. Je me rappelle vaguement un monsieur qui demeurait avec nous, je crois, et qui m’embrassait souvent… un monsieur très grand, qui avait de longues moustaches blondes… comme les vôtres.
— Madame Valdieu habitait donc déjà la maison du boulevard d’Italie ?
— Oui. Elle est à nous cette maison. J’y suis née et j’y ai toujours vécu. J’avais une nourrice anglaise qui est retournée dans son pays. Gudule est venue après la mort de mon père et comme il n’avait pas laissé de fortune, maman a été obligée de prendre un emploi dans le commerce… l’emploi qu’elle a encore. Alors, je suis restée avec Gudule, qui m’a élevée et qui m’a appris le peu que je sais.
— Sans doute, votre père avait aussi une place ? demanda timidement le vicomte qui se reprochait d’adresser tant de questions à Thérèse.
— Je l’ignore, répondit-elle. Ma mère ne me l’a jamais dit et je ne le lui ai jamais demandé. Elle vous le dira, si vous tenez à le savoir.
Ces derniers mots firent rentrer André en lui-même et il sentit qu’il était cruel d’interroger sur des points délicats une jeune fille qui n’était pas à même de le renseigner et qui, en ce moment-là, ne pensait qu’à l’accident arrivé à madame Valdieu.
Il se tut et la conversation cessa, car Thérèse n’essaya point de la continuer. Son esprit était ailleurs.
Le fiacre avançait à travers des quartiers qu’elle n’avait jamais parcourus et qui cependant n’attiraient pas son attention. Rien ne pouvait la distraire des tristes pensées que reflétait son visage assombri par l’inquiétude.
Et André n’était pas beaucoup moins préoccupé que Thérèse. Non seulement les réponses de mademoiselle Valdieu n’avaient pas éclairci les doutes semés par Gontran, mais il se demandait comment cette bizarre aventure allait finir.
L’adresse indiquée au bas de la lettre suspecte n’avait rien d’effrayant. Il ne s’agissait point d’aller chercher madame Valdieu au fond de quelque faubourg mal famé. La maison où on affirmait qu’elle attendait sa fille était située, au contraire, dans un des arrondissements les plus riches et les mieux habités de Paris. Mais cette particularité ne suffisait pas à le rassurer.
On commet de mauvaises actions et même des crimes dans les luxueux hôtels qui bordent les voies nouvelles, tout aussi bien que dans les bouges qui s’ouvrent aux environs des anciennes barrières. Et l’ennemi signalé par le commandant n’était probablement pas un coquin de bas étage. Il devait faire partie de ce qu’on est convenu d’appeler les classes dirigeantes.
André se disait tout cela et se félicitait de plus en plus de ne pas avoir laissé Thérèse se risquer seule chez une inconnue qui pouvait n’être que la complice de gens mal intentionnés. Il se promettait bien de ne se retirer qu’après avoir remis la jeune fille entre les mains de sa mère.
— Il me semble que ce cheval ne marche pas, dit-elle après un long silence.
— Malheureusement, il est souvent obligé de s’arrêter, répondit André. C’est aujourd’hui dimanche et les rues sont encombrées de voitures. Mais nous ne tarderons pas beaucoup à arriver. Nous avons fait plus des deux tiers du chemin.
— C’est donc bien loin ?
— Du Jardin de Plantes. Oui, mademoiselle.
— Oh ! ce Paris immense où ma mère aurait dix fois le temps de mourir avant que je fusse près d’elle, je le déteste ! Je ne veux plus que nous vivions séparées… et, pour commencer, si ma mère ne peut pas quitter la maison de cette dame, je vais m’y établir jusqu’à ce qu’elle soit guérie.
— J’espère que ce ne sera pas nécessaire. Une fracture du bras n’empêche pas de marcher. Madame Valdieu sera en état de sortir après que le chirurgien aura posé le premier appareil. Je m’étonne même que l’opération ne soit pas déjà faite.
— Ne parlez pas d’opération. Je suis déjà assez effrayée.
Thérèse l’eût été davantage si M. d’Elven lui avait fait part des soupçons qui le tourmentaient, mais il s’en garda bien et, encore une fois, l’entretien en resta là.
La voiture roula pendant dix minutes à peu près, moins vite qu’auparavant, parce qu’on montait une côte, et lorsqu’elle arriva en haut, le vicomte, qui ne connaissait pas beaucoup mieux que mademoiselle Valdieu la topographie de ce quartier, se mit à regarder les indications peintes en lettres blanches sur des plaques bleues à chaque coin de rue.
— Je crois que c’est ici, murmura-t-il. Oui, je lis le nom là-bas sur cette maison d’angle… et celle où nous devons trouver madame Valdieu doit être près d’ici, car les numéros partent de la place où nous sommes.
Thérèse ne l’écoutait pas. Elle l’avait vu aussi sur la plaque municipale, ce nom qui figurait au bas de la lettre de Joséphine Galmier, première demoiselle, chez M. Trier, et son cœur battait avec violence.
Elle allait enfin revoir sa mère et elle ne pensait plus qu’à elle.
La victoria passait devant une rangée d’immeubles de belle apparence, les uns disposés pour recevoir des locataires riches, d’autres construits pour être habités par une seule famille, précédés ou entourés de jardins bien entretenus.
Par-ci, par-là quelques terrains vacants où le mètre carré devait coûter très cher. Enfin, le cocher arrêta son cheval près d’une grille ouverte.
On était arrivé.
André sauta vivement sur le trottoir et aida Thérèse à descendre.
La grille devant laquelle leur voiture venait de s’arrêter n’était pas la grille d’une cour ou d’un jardin. Elle servait de clôture à ce que l’on nomme aujourd’hui une cité dans les quartiers du centre, et une villa dans les quartiers voisins du bois de Boulogne et des Champs-Élysées.
En réalité, c’était une impasse gardée par un concierge ; mais une impasse élégante, pleine de soleil et de fleurs.
Des deux côtés s’élevaient des constructions coquettes ; quelques-unes en bois comme les chalets suisses, d’autres en briques comme les cottages anglais et aussi d’autres, plus sérieuses, en belles pierres de taille, avec porte cochère, écuries et remises.
Il était impossible de prendre ces riantes habitations pour des coupe-gorge et la personne de mademoiselle Valdieu n’y pouvait courir aucun risque. On se serait cru dans une jolie petite ville de province où on vit comme à la campagne et où tout le monde se connaît.
Cet aspect rassura le vicomte d’Elven et il lui parut très vraisemblable qu’une riche cliente du couturier à la mode demeurât là.
— C’est au fond, à droite, dit-il après avoir relu l’adresse au bas de la lettre que Thérèse lui avait remise au Jardin des Plantes et qu’il tenait encore à la main. Venez, mademoiselle.
— Me voici. Vous monterez avec moi, murmura la jeune fille.
— J’allais vous le proposer.
Le concierge de la villa fumait sa pipe sur le seuil de sa maisonnette, et les regardait curieusement. Sans doute, il n’était pas accoutumé à voir de jeunes couples se glisser dans le passage confié à sa surveillance et il se demandait ce que ces amoureux venaient faire sur son domaine.
André et Thérèse passèrent vite, et il put les voir sonner à la porte d’un hôtel de belle apparence dont la propriétaire avait droit à tous ses respects, car elle payait généreusement.
Ce gardien vigilant fit un geste qui signifiait : je m’en doutais, et rentra aussitôt dans sa loge.
André s’attendait à voir paraître un domestique en livrée. Ce fut une simple servante qui vint au coup de sonnette ; mais quelle servante ! une vraie soubrette des comédies d’autrefois, moins la jupe courte et la gorgerette plissée. Un type de femme de chambre d’à présent ; teint sans couleur, figure fine, yeux gris qui vous classent un visiteur en une seconde, mine effrontée et accent parisien.
— Mademoiselle désire parler à madame Valdieu, dit le vicomte.
— Madame Valdieu ?… connais pas, répliqua la camériste en les dévisageant tous les deux.
— Elle est ici et elle m’attend, reprit Thérèse.
— Possible qu’elle vous attende, mais pas chez nous. Voyez à côté. C’est pt’être au 10… pourtant, nous n’avons pas ce nom-là dans la villa.
M. d’Elven commençait à croire à une mystification dont il n’apercevait pas le but, mais il se souvint tout à coup que mademoiselle Joséphine Galmier recommandait dans sa lettre de nommer non pas madame Valdieu, mais la dame qui avait bien voulu, après l’accident, mettre une chambre à la disposition de la mère de Thérèse.
Et il lui parut assez naturel que la soubrette ignorât comment s’appelait la blessée.
— Pardon, reprit-il, j’aurais dû demander la personne qui habite cet hôtel.
— Madame l’habite parce qu’il lui appartient. Est-ce que vous venez pour l’acheter ?
— Non. Mademoiselle voudrait voir cette dame pour la remercier.
— Madame n’y est pas. Pour la remercier de quoi ?
— De ce qu’elle a fait pour madame Valdieu.
— Encore madame Valdieu ! Vous y tenez, à ce qu’il paraît.
» Puisque je vous dis que nous ne connaissons pas ça.
— Madame Valdieu est venue ici apporter une facture de M. Trier. M. Trier, de la rue de la Paix.
— Le couturier ! Madame ne se fournit pas chez lui. Vous vous trompez, jeune homme. Voyez au 10. Il y a là une cocotte qui peut bien avoir une forte note chez Trier. Mais, pour sûr, la facture n’est pas pour madame, vu que madame paye tout comptant.
Le rouge monta au visage du vicomte d’Elven. Le ton familier que cette fille prenait avec lui le choquait et il souffrait de l’entendre parler devant Thérèse d’une cocotte.
— Faites-moi grâce de vos réflexions, dit-il avec impatience. Il n’y a pas d’erreur possible, puisque c’est ici que demeure la dame dont on m’a donné le nom. Madame Valdieu, après lui avoir remis la facture, a fait une chute dans l’escalier, elle s’est cassé le bras, et on n’a pas pu la transporter chez elle. Donc, elle est ici.
— En voilà une histoire ! qui diable a pu vous raconter ça ?
— Lisez cette lettre que mademoiselle vient de recevoir, répondit André d’Elven en mettant le papier sous le nez de la soubrette qui s’écria après avoir lu :
— Elle est forte, par exemple ! Mais on s’est moqué de vous, mon bon monsieur, et de mademoiselle aussi. L’hôtel n’est pas un hôpital… personne n’est tombé dans notre escalier… et je voudrais bien savoir quel est le polisson qui s’est servi du nom de madame pour vous faire une mauvaise farce.
André tombait de son haut, mais ses soupçons se corsaient, et il tenait à les éclaircir.
Thérèse était partagée entre la joie d’apprendre que sa mère n’avait pas éprouvé d’accident et la crainte de découvrir qu’il lui était arrivé bien pis. Cette lettre menteuse cachait sans doute un mystère, qui l’effrayait comme un danger inconnu.
— Si c’était une plaisanterie, elle serait cruelle ; je suis la fille de madame Valdieu, dit-elle en regardant la soubrette avec une expression attristée qui toucha cette fille, car elle répondit :
— Excusez-moi, mademoiselle… si j’avais su, je ne vous aurais pas parlé comme ça. Je comprends maintenant que vous teniez à voir ma maîtresse. Mais ça n’empêche pas que je vous ai dit la vérité. Il n’est rien arrivé chez nous. Madame était partie pour la campagne hier, et elle ne devait revenir que demain. Il paraît qu’elle aussi a reçu une lettre, et elle est rentrée, il y a deux heures. Je peux même vous dire qu’elle croyait trouver ici un de ses amis, et que ce monsieur n’est pas encore arrivé.
— Alors, puisqu’elle est chez elle, interrompit André, veuillez lui dire que j’ai absolument besoin de la voir.
— Ce serait inutile, je connais la personne que madame attend et j’ai l’ordre de ne laisser entrer que cette personne-là.
— Elle fera une exception pour mademoiselle quand vous lui aurez expliqué de quoi il s’agit. Cette dame est aussi intéressée que nous à savoir d’où vient cette lettre et qui s’est permis d’abuser de son nom… et quand elle connaîtra le mien, elle verra que je ne suis pas le premier venu. Je m’appelle le vicomte d’Elven.
— Je ne dis pas le contraire, monsieur… et je crois bien qu’un autre jour madame ne vous fermerait pas sa porte, mais, aujourd’hui, elle ne vous recevra pas… vous savez pourquoi… elle attend quelqu’un.
— Eh bien ! annoncez-moi à monsieur.
— Il n’y a pas de monsieur. Madame n’est pas mariée.
Cette réponse fut soulignée par un clignement d’yeux qui éclaira le vicomte d’Elven sur la situation sociale de la dame.
L’auteur de la lettre avait appelé Thérèse chez une femme galante, et assurément, ce n’était pas à bonne intention qu’il cherchait à l’y attirer, ni par hasard qu’il avait indiqué cette adresse.
La dame était-elle sa complice ? Il était permis de le croire, et la chose valait la peine d’être éclaircie. Mais André se promettait de l’éclaircir tout seul, car il ne pouvait pas songer à mettre mademoiselle Valdieu en relations avec une mal-vivante. C’eût été servir les odieux projets de cet ennemi, qui n’avait sans doute d’autre but que de perdre Thérèse ou tout au moins de la compromettre.
Et André ne pouvait pas non plus laisser Thérèse seule, pendant qu’il monterait chez cette irrégulière, si bien logée et servie par une soubrette si intelligente et si fûtée. Il était moralement tenu de ramener la jeune fille, sinon à sa gouvernante, qui devait être, cependant, très tourmentée de son absence, du moins à la villa du boulevard d’Italie.
— Alors, dit-il, après un silence, je vais vous donner ma carte. Vous la remettrez à votre maîtresse et vous la préviendrez que je me présenterai demain à la même heure.
— Oh ! pour ça, c’est facile, répondit la camériste. Et j’espère que madame vous recevra, car je vois que mademoiselle a du chagrin, et si madame y peut quelque chose, elle le fera. Madame a très bon cœur… et moi aussi.
» Mais c’est égal, il y a tout de même des gens qui sont rudement canailles… s’amuser à écrire à une fille que sa mère s’est cassé un membre, on n’a jamais vu ça… et à votre place, monsieur le vicomte, moi, si je les attrapais, je leur ferais passer un mauvais quart d’heure.
André ne releva pas ce conseil familier. Il était occupé à chercher ses cartes de visite dans son portefeuille et il avait commencé par y serrer la lettre qu’il comptait bien conserver comme pièce à conviction, pour la montrer le lendemain au commandant.
Thérèse, médiocrement rassurée, se taisait et la soubrette la regardait maintenant avec beaucoup d’attention.
La scène se passait à l’entrée d’un jardinet qui précédait l’hôtel, à quelques pas du perron et au-dessous d’une vérandah qui faisait saillie au premier étage, une sorte de galerie ouverte formant balcon et remplie de plantes rares.
Quelque chose comme une serre suspendue à dix pieds au-dessus du parterre en miniature.
— Est-ce que vous êtes employée chez Trier, comme votre maman ? demanda la soubrette, qui prenait visiblement Thérèse pour la bonne amie du vicomte d’Elven. Ça n’est pas amusant le magasin, mais quand on commence, il faut bien passer par là. Madame n’a pas toujours eu un hôtel.
Un bruit venu d’en haut, le bruit que fit en tombant un pot de fleurs qu’on venait de renverser, coupa court aux indiscrétions de la femme de chambre. Elle leva la tête, et elle reprit sur un autre ton :
— Ah ! mon Dieu, c’est madame !… si elle m’a entendue !…
Thérèse leva les yeux aussi et s’écria :
— Ma mère !… te voilà !… ah ! je le savais bien que tu étais là !… Quel bonheur ! tu n’es pas blessée ?
Un cri étouffé répondit à l’exclamation de Thérèse et la personne qui venait de se montrer sur le balcon fit un mouvement pour se retirer, mais la jeune fille avait reconnu sa mère et elle l’appela de nouveau de toutes ses forces.
André avait reconnu aussi madame Valdieu et, après l’avoir saluée respectueusement, il dit à la femme de chambre :
— Vous mentiez. La dame que nous demandons est chez votre maîtresse.
— Chez ma maîtresse ! répéta la soubrette. Mais c’est elle que vous voyez là-haut. Vous avez tant parlé qu’elle vous aura entendu de son boudoir et qu’elle a voulu savoir avec qui je bavardais devant la porte.
— Vous êtes folle.
— C’est vous qui êtes fou, et vous allez me faire le plaisir de décamper.
— Descends, mère, je t’en prie, criait Thérèse. Descends, puisqu’on ne veut pas nous laisser entrer.
— Céleste, ouvrez, je vous prie, dit Jeanne d’une voix altérée. Faites attendre en bas dans le petit salon.
Et elle disparut.
André fronçait le sourcil. Il commençait à comprendre. Thérèse, au contraire, sautait de joie. Elle avait retrouvé sa mère et elle ne se demandait pas comment sa mère se trouvait en peignoir blanc dans une maison qui n’était pas la sienne.
Céleste était restée stupéfaite, mais elle aussi commençait à deviner la véritable cause de tous ces malentendus.
Elle regardait Thérèse de tous ses yeux et elle disait entre ses dents :
— J’aurais dû m’en douter à la ressemblance.
Elle se décida cependant à exécuter l’ordre qu’elle venait de recevoir, et elle ouvrit, en balbutiant quelques mots d’excuse, une petite porte dont elle avait la clef dans la poche de son tablier.
La jeune fille se précipita et le vicomte la suivit en baissant la tête, comme un condamné qu’on mène au supplice.
Ils entrèrent dans un vestibule qui était tout à la fois une galerie de tableaux et une salle de billard.
Il y avait des Corot et des aquarelles d’Heilbuth accrochés aux murs recouverts par des tapisseries anciennes ; dans un coin, un billard minuscule en palissandre et un jeu de toupie hollandaise. Aux quatre angles, des torchères portées par des sirènes de marbre vert. Partout, des fleurs et des plantes exotiques.
Thérèse n’avait jamais rien vu de pareil. André non plus, mais il savait bien que chez une honnête femme, le luxe ne déborde pas jusque dans l’antichambre.
La soubrette les introduisit dans le petit salon, comme on le lui avait commandé, et les y laissa.
Il était tendu de satin bouton d’or entouré de peluche loutre, ce petit salon, et il regorgeait de sièges et de bibelots coûteux.
— Que c’est beau, ici ! dit Thérèse émerveillée. Madame de Lorris doit être bien riche et je ne lui en sais que plus de gré d’avoir été si bonne pour maman, qui n’est que l’employée d’un de ses fournisseurs.
— Madame votre mère n’est pas blessée, murmura le vicomte qui ne savait trop que répondre.
— Heureusement, l’accident n’était pas grave, puisqu’elle est debout, mais je n’en suis pas moins reconnaissante à cette dame qui a bien voulu permettre à maman de rester pour se remettre de la secousse qu’elle a dû éprouver en tombant.
La pauvre enfant était si émue qu’elle n’avait pas entendu la réplique de Céleste à M. d’Elven qui lui reprochait d’avoir menti, et il ne lui venait pas encore à l’esprit qu’à la villa d’Eylau, madame Valdieu s’appelait madame de Lorris.
André savait à quoi s’en tenir et restait accablé sous le poids de cette triste découverte.
— Si elle descend avec maman, je vais la remercier de tout mon cœur, et j’espère bien qu’elle va descendre. Si ma mère tarde tant, c’est qu’elle est allée la prévenir que nous étions là, reprit Thérèse.
André n’eut pas le courage de la détromper. Il pensait qu’elle ne connaîtrait que trop tôt la vérité et il se disait que ce n’était pas à lui de la lui apprendre.
— Tiens ! le portrait de maman ! s’écria tout à coup la jeune fille.
Elle venait d’apercevoir un grand cadre sculpté qu’elle n’avait pas remarqué en entrant et auquel le vicomte n’avait pas pris garde, tant il était troublé.
C’était bien Jeanne Valdieu, en pied et en robe de bal, très décolletée, avec des diamants au cou, aux oreilles et dans les cheveux.
Le portrait, signé du nom d’un maître, était d’une ressemblance frappante, quoiqu’il datât de dix ans.
Jeanne était de ces femmes qui ne vieillissent pas.
— Oui, c’est elle, murmura Thérèse étonnée, mais je ne lui ai jamais vu une si belle toilette. C’est peut-être une robe que son patron a faite pour une cliente et que maman aura essayée… la cliente aura prêté ses diamants. Mais pourquoi madame de Lorris a-t-elle gardé un portrait qui n’est pas le sien ? Comment expliquez-vous cela ?
— Je ne l’explique pas, dit tristement M. d’Elven.
— Au fait, je n’ai pas besoin de m’en inquiéter. Ma mère va nous le dire. Tenez ! on vient. C’est elle. Je reconnais son pas.
Une main souleva une portière de soie et Jeanne entra.
Sa fille courut à elle, se jeta à son cou, la couvrit de baisers et l’amena presque de force devant la cheminée où le vicomte se tenait, fort embarrassé de sa contenance.
— Comme tu es pâle ! s’écria Thérèse. C’est ta chute. Tu as dû avoir bien peur… mais tu n’as rien de cassé ?
— Ma chute ? répéta madame Valdieu.
— Oui. Mademoiselle Galmier m’a écrit que tu étais tombée dans l’escalier de madame de Lorris. Elle croyait même que tu t’étais cassé un bras.
Jeanne tressaillit et regarda André, qui baissait les yeux.
— Monsieur, lui dit-elle d’une voix que l’émotion faisait trembler, voudriez-vous m’apprendre ce qui s’est passé ? Il me tarde de le savoir.
André était aussi désireux qu’elle de mettre fin à une situation qui devenait intolérable et il fit un effort pour répondre clairement.
— Madame, commença-t-il, je vous prie, avant tout, de croire que je n’ai pas prémédité de venir ici. Vous m’aviez autorisé à me présenter chez vous, boulevard d’Italie, et j’y allais, lorsqu’en traversant le Jardin des Plantes, j’ai rencontré mademoiselle Valdieu.
— Seule ? demanda Jeanne en le regardant fixement.
— Gudule m’y a menée après ton départ, répondit Thérèse. Mais, naturellement, je n’étais pas de bonne humeur depuis que tu nous avais quittée, et je n’espérais pas qu’elle m’égayât. Aussi, je l’ai laissée à son tricot, et je suis allée donner du pain à mes amis les axis. M. André est arrivé pendant que je les nourrissais.
— J’ai osé aborder mademoiselle Valdieu, reprit le vicomte, qui tenait à abréger le récit pour en arriver aux explications. Pendant que je m’entretenais avec elle, un enfant s’est approché, lui a remis une lettre et s’est enfui sans dire qui l’envoyait.
— C’était la première demoiselle de M. Trier, ton patron. Joséphine Galmier… tu la connais bien.
— Veuillez continuer, monsieur, dit Jeanne en faisant signe à sa fille de se taire.
— Cette personne écrivait qu’en portant une facture à une cliente de la maison, vous vous étiez blessée gravement et que vous désiriez voir sur-le-champ mademoiselle votre fille.
— Alors, interrompit encore l’incorrigible Thérèse, tu penses bien que je n’ai pas pris le temps d’aller chercher Gudule. Elle aurait fait des observations que je ne me souciais pas d’écouter. J’ai prié M. André de m’accompagner. Il y a consenti. Nous avons pris une voiture au bout du Jardin des Plantes et nous sommes arrivés ici, sans savoir où nous allions, car nous ne connaissions ni l’un ni l’autre la villa d’Eylau. Je ne suis pas fâchée de l’avoir vue. C’est autrement gai que le boulevard d’Italie et l’hôtel de madame de Lorris est bien plus beau que notre maisonnette.
» Elle est superbement logée cette dame, mais elle a une femme de chambre bien désagréable. Croirais-tu que cette femme de chambre nous soutenait que tu n’étais pas là, et quand nous lui avons dit ton nom, elle a eu l’air de tomber des nues.
» J’avais beau lui répéter que j’étais ta fille, elle faisait semblant de ne pas comprendre.
Pendant que Thérèse parlait, les traits de Jeanne Valdieu se contractaient, et M. d’Elven qui l’observait crut voir briller une larme dans ses grands yeux noirs.
— Oh ! reprit la jeune fille, je ne lui en veux pas. Elle avait sans doute reçu une consigne, et elle s’est résignée à nous ouvrir la porte quand tu lui en as donné l’ordre. C’est égal… si tu n’étais pas venue sur le balcon, nous restions dehors et je crois que je serais morte d’inquiétude. Mais je n’y pense plus, maintenant que je t’ai retrouvée.
» Tu vas venir avec nous, n’est-ce pas, petite mère ? Et j’espère bien que tu ne retourneras pas chez ton patron… Il n’aurait qu’à t’arriver encore un accident.
— Cette lettre… tu l’as gardée ? demanda Jeanne.
— Je l’ai remise à M. André.
— La voici, madame, dit le vicomte, en mettant la main sur le portefeuille où il l’avait serrée.
Jeanne l’arrêta d’un geste, en disant :
— Je vous prierai tout à l’heure de me la montrer, monsieur.
» Thérèse, ma chère enfant, tu vas nous attendre ici. J’ai besoin de parler seule à M. d’Elven.
— Bon ! mais ne sois pas longtemps. J’ai toujours peur de te perdre. Pendant que vous causerez, je regarderai ton portrait, pour prendre patience. Pourquoi donc ne m’as-tu jamais dit que tu avais posé pour un peintre ? Et pourquoi l’as-tu laissé chez madame de Lorris, ce beau portrait ? C’est moi qui dois l’avoir. Je le réclame.
— Venez, monsieur, dit Jeanne en mettant un baiser sur le front de sa fille.
André s’inclina et la suivit sans prononcer une parole, mais non pas sans regarder Thérèse, qui souriait.
Il ne souriait pas, lui, car il sentait que cet entretien auquel on le conviait allait décider de l’avenir de leurs amours.
Jeanne pensait sans doute qu’elle ne pourrait jamais être trop loin de sa fille pour s’expliquer avec le vicomte d’Elven, car au lieu de s’arrêter avec lui dans le grand salon qui touchait au boudoir où Thérèse était restée, elle le conduisit, en traversant la bibliothèque et la salle à manger, dans une galerie vitrée qui donnait sur une pelouse au bout de laquelle les écuries se cachaient derrière un massif d’arbres verts.
Les fenêtres étaient ouvertes, et, comme il n’y avait personne dans le jardin, personne ne pouvait les entendre.
André ne doutait plus. Il en avait assez vu pour être fixé sur la véritable situation de madame Valdieu. Les caissières des couturiers à la mode n’en sont pas encore arrivées à posséder des hôtels avec des mobiliers somptueux, et le costume que portait Jeanne indiquait assez qu’elle était là chez elle.
À qui devait-elle tout ce luxe ? André se prenait encore à espérer qu’il ne lui venait pas d’une source impure, qu’il y avait là un mystère et non pas une honte.
La mère de Thérèse se chargea de dissiper ses dernières illusions.
— Monsieur, lui dit-elle avec une émotion qu’elle n’essaya point de dissimuler, vous me rendrez cette justice que je n’ai rien fait pour vous attirer chez moi.
André tressaillit. Il devinait où tendait ce début.
— Vous avez rencontré ma fille, reprit Jeanne, vous avez pris sa défense contre un misérable qui l’insultait, vous l’avez suivie et je n’ai pas à vous rappeler ce qui s’est passé hier soir.
— Non, madame, répondit gravement M. d’Elven. Je n’ai pas oublié et je n’oublierai jamais cette soirée qui a décidé de ma vie.
— Vous voulez dire que vous avez échangé avec ma fille des serments qu’elle m’a répétés ce matin… et que vous n’êtes pas obligé de tenir, car vous ne saviez pas à quoi vous vous engagiez. Vous le savez maintenant, puisque vous avez déjeuné aujourd’hui avec M. le commandant d’Arbois. Il m’a prévenue hier qu’il ne vous cacherait pas la vérité.
— Il m’a conseillé seulement de vous la demander.
— Et c’est pour me la demander, que vous venez !
— J’allais chez vous, madame, et mademoiselle Valdieu vous a dit comment je l’ai rencontrée, comment un messager inconnu lui a remis devant moi cette lettre qui l’appelait ici.
— Vous comprenez maintenant, je suppose, dans quel but elle a été écrite ?
— M. d’Arbois m’a appris que vous aviez un ennemi. J’ai pensé que cet ennemi essayait d’attirer mademoiselle Valdieu dans un piège et je me suis permis de l’accompagner pour l’empêcher d’y tomber.
— Un piège !… oui, et un piège infâme. On voulait que ma fille apprît qui j’étais, et, pour lui faire tenir le billet qu’elle a reçu, on a choisi le moment où vous étiez là, parce qu’on prévoyait que vous viendriez avec elle. On voulait que, vous aussi, vous sussiez que la mère de mademoiselle Valdieu porte, à la villa d’Eylau, un autre nom qu’au boulevard d’Italie.
» Et on a tout prévu. J’ai reçu, moi, deux heures auparavant, une lettre où on me disait que M. d’Arbois m’attendait ici, et qu’il avait à me faire une communication importante. J’ai cru qu’il s’agissait de vous et je suis partie, quoique la lettre ne fût pas signée. L’autre, celle qu’on a adressée à ma fille doit être de la même écriture.
— La voici, madame, dit André, en la tirant de son portefeuille.
Jeanne la lut et murmura :
— Je ne me trompais pas.
— Ainsi cette signature… l’indication de ce magasin.
— Trier est en effet couturier, rue de la Paix. On l’a désigné parce que j’ai dit à Thérèse que j’étais employée chez lui.
» Vous voyez, monsieur, que l’ennemi dont vous a parlé M. d’Arbois est bien informé et que son plan était habilement conçu. Comment a-t-il su que vous songiez à épouser ma fille ? Je l’ignore, mais il avait sans doute intérêt à empêcher ce mariage, et il a réussi à le rendre impossible.
— Impossible !… Pourquoi ? s’écria le vicomte emporté par un élan irréfléchi.
— Il aurait pu s’épargner la peine de combiner une machination infernale, continua Jeanne. Il a pensé que j’essayerais de vous tromper. Il jugeait mes sentiments d’après les siens. Je ne pouvais pas parler hier. C’était la première fois que je vous voyais et je ne savais pas si vos intentions étaient sérieuses. Mais, ce matin, lorsque Thérèse m’a déclaré que vous vous étiez fiancés sans me le dire, je me suis juré de ne rien vous cacher.
» J’aurais préféré ne pas subir la honte de vous faire moi-même cette triste confession, mais puisqu’il le faut, j’y suis résolue. Ce sera mon châtiment, et ce châtiment, je l’ai mérité.
» Thérèse est une fille naturelle ; son père est mort sans l’avoir reconnue.
— Qu’importe ! dit André. Il serait injuste de lui reprocher sa naissance.
— Je vous remercie de parler ainsi. Non, elle ne doit pas porter la peine des fautes de sa mère. Et cependant, ces fautes pèseront cruellement sur elle, car le monde ne lui pardonnera pas d’être la fille de madame de Lorris.
» Mais je n’ai pas fini de m’accuser.
» J’avais dix-neuf ans quand je cédai à un homme que j’aimais. J’espérais qu’il m’épouserait… Oh ! je n’essaye pas de me justifier. J’étais peut-être excusable après cette première chute. Plus tard, j’ai cessé de l’être… car, après la mort de mon premier amant, j’en ai eu d’autres. J’ai succombé aux tentations que j’avais sous les yeux. J’étais à peu près sans ressources et j’avais une enfant que j’adorais. Je n’ai pas eu le courage d’accepter la misère honnête… et je me suis jetée à corps perdu dans la vie des femmes galantes. Je suis devenue madame de Lorris… car j’ai eu du moins la pudeur de ne pas déshonorer le nom de mon père qui était un brave soldat, le nom que je laisserai à Thérèse, puisqu’elle n’en a pas d’autre.
André baissait la tête. Il avait prévu cet aveu et il n’en souffrait pas moins de l’entendre.
— J’espérais que M. d’Arbois vous dirait tout cela. Il n’a pas jugé à propos de m’épargner le supplice que je subis en ce moment. Je ne me plains pas et j’irai jusqu’au bout.
» Il faut que vous sachiez encore que mon infamie est publique. Si vous l’ignorez, c’est que vous avez toujours vécu loin de Paris.
» Interrogez vos amis, si vous en avez dans le monde des débauchés élégants. Demandez-leur ce que c’est que Jeanne de Lorris. Ils vous répondront que, pendant dix années, Jeanne de Lorris a été la plus brillante des créatures qui s’enrichissent aux dépens des hommes, que son hôtel, ses chevaux, sa fortune, elle les doit à ceux qu’elle a ruinés.
» Tous savent cela, et vous l’auriez appris par eux, si je ne vous l’avais pas dit.
» Il n’y a que ma fille qui ne le sache pas.
— En êtes-vous bien sûre ? murmura le vicomte, accablé par les révélations qui tombaient sur lui coup sur coup.
— Comment pouvez-vous en douter après ce que vous venez de voir ? Ne devinez-vous pas que Thérèse croit encore au mensonge dont l’ennemi qui nous poursuit de sa haine s’est servi pour l’envoyer ici ? Elle n’imagine pas que cet hôtel m’appartient, car je lui ai toujours dit que j’étais une employée de commerce, une caissière. C’est pour qu’elle le crût que je me suis condamnée, depuis quinze ans, à ne la voir qu’à de rares intervalles, moi qui ne vis que pour elle. Thérèse n’est jamais sortie de la maison où elle est née et où l’a élevée une brave fille qui connaît mon secret et qui ne le trahira pas.
— Espérez-vous encore lui cacher que vous êtes ici chez vous ? demanda André d’un air sombre.
— Je n’espère plus rien, dit amèrement Jeanne. J’ai essayé de lutter. J’ai tout fait pour m’épargner une cruelle douleur et une souillure à ma fille innocente. Ceux qui ont juré ma perte l’emportent. Je suis vaincue au moment où je me croyais sauvée. J’ai renoncé à la honteuse existence que j’ai menée trop longtemps. J’allais me retirer en province et je rêvais d’y marier Thérèse à un honnête homme qui aurait consenti à oublier le passé de sa mère. Je lui aurais même offert de ne pas vivre avec elle, et si ma fortune eût été un obstacle, si cet homme avait refusé d’accepter une dot mal acquise, j’aurais donné aux pauvres tout ce que je possède, et je serais allée mourir obscurément à l’étranger. Je me serais tuée, s’il l’eût exigé.
André releva la tête et un éclair passa dans ses yeux.
— Ce rêve s’est évanoui, reprit Jeanne. Thérèse va m’interroger. Je ne sais pas encore ce que je lui dirai, mais j’envisage, telle qu’elle est, l’horrible situation qu’un misérable m’a faite en poussant ma fille à se présenter ici.
» Vous la connaissez, maintenant, cette situation, et je vous en fais juge. Le vicomte d’Elven peut-il épouser la fille de madame de Lorris ? C’est à vous de répondre, monsieur.
» Oh ! je ne vous demande pas de vous décider à l’instant. Il vous serait trop pénible de me déclarer en face que vous rougiriez d’être mon gendre, et il vous en coûterait trop de me poser des conditions que je suis cependant résignée à subir. Si, par impossible, votre amour pour Thérèse était plus fort que vos scrupules, qui vous honorent, je veux que votre résolution soit prise avec réflexion et en parfaite connaissance de cause.
» Mais notre entretien a assez duré, quoique je ne vous aie pas encore tout dit. Rapportez-le à Gontran ; il vous dira le reste.
André, pâle et agité, fit un effort pour répondre :
— Je vous remercie, madame, de votre franchise, et je compte que vous me permettrez de revenir.
— Ici ! Jamais.
— Non. Chez madame Valdieu, boulevard d’Italie.
— Je vous le permettrai le jour où vous viendrez me demander la main de ma fille. Jusque-là, monsieur, vous trouverez bon que je m’abstienne de vous recevoir. Il est tout au moins inutile de continuer des relations qui pourraient aboutir à une rupture.
» Je n’ai plus qu’un mot à ajouter. Le mari de Thérèse pourra renoncer à ma fortune sans réduire sa femme à la misère, alors même qu’il serait pauvre. Thérèse vient d’hériter de deux millions que lui a laissés la sœur de son père.
Jeanne s’aperçut trop tard qu’elle venait de gâter par une maladresse le bon effet qu’avait produit sa courageuse confession.
Le vicomte d’Elven rougit, se redressa, la salua fièrement et sortit par une porte qui n’était pas celle qu’il fallait prendre pour rentrer dans le petit salon où Thérèse attendait.
La sortie était si brusque et si imprévue qu’elle ressemblait à une fuite et Jeanne resta tellement stupéfaite qu’elle ne trouva pas un mot pour retenir M. d’Elven.
Encore moins songea-t-elle à courir après lui ou seulement à le rappeler. C’eût été une maladresse de plus et elle commençait à comprendre qu’elle venait d’en commettre une.
Évidemment, c’était la question d’argent, remise mal à propos sur le tapis, qui avait blessé André. Il s’était imaginé sans doute que cet héritage de deux millions qu’on lui jetait à la tête ne provenait pas d’une source beaucoup plus pure que la fortune de madame de Lorris. Et Jeanne se souvenait maintenant qu’en lui parlant du père de Thérèse, elle ne lui avait pas dit qui il était.
— Il aura pensé que mon premier amant ne valait pas mieux que moi, se disait-elle avec amertume. Il aurait consenti à épouser Thérèse pauvre et il ne veut pas qu’elle l’enrichisse. J’aurais dû mieux le connaître.
» Mais c’est aussi par trop d’orgueil. Le sang des Avor vaut bien le sang d’un gentillâtre breton qui n’a ni sou, ni maille… et quand il saura que la propre sœur du père de ma fille avait épousé un lord d’Angleterre, il regrettera d’avoir été si prompt à rejeter cette alliance.
» Je lui offrais de me sacrifier et il semblait accepter le sacrifice. Eh bien, je ne le lui offrirai plus. Et je prierai Gontran de lui dire que je le dispense de revenir chez moi. Il m’approuvera, Gontran… et à nous deux, nous trouverons bien un autre mari pour Thérèse.
» Elle aime ce vicomte, ou plutôt elle croit l’aimer. Elle se guérira de cette folle passion lorsque je lui apprendrai ce qu’il vient de faire.
» Et je vais le lui apprendre à l’instant même.
Sur cette résolution improvisée, Jeanne courut au petit salon où elle avait laissé sa fille ; mais si vite qu’elle allât, elle eut encore le temps de réfléchir à des dangers que le dépit lui avait fait oublier.
L’ennemi, l’implacable ennemi, venait de commencer la guerre, et, du premier coup, il venait d’atteindre à la fois la mère et la fille. Jeanne venait de perdre, en une heure, le fruit de quinze ans de patience et de renoncement. Thérèse savait, maintenant, qu’on l’avait trompée et Thérèse perdait, en même temps, le fiancé qu’elle s’était donné dans la naïveté de son cœur.
Que lui dire ? Comment excuser le mensonge dont elle était la dupe depuis son enfance ? Comment lui avouer que la prétendue caissière n’était qu’une dévoyée et qu’elle ne devait pas sa richesse à un travail honnête ? Comment lui expliquer, sans ternir la pureté de son âme, qu’il existe des femmes qui font de l’amour une marchandise et que sa mère avait été une de ces créatures méprisables et méprisées ?
Et cependant, il fallait parler. Se taire et tenter de prolonger une fiction démentie par des faits, c’eût été pis encore. Si simple que fût Thérèse et si ignorante de la vie, sa jeune imagination venait d’être éveillée par cette funeste aventure, et il eût été inutile de lui répéter une fable qu’elle ne pouvait plus prendre pour une vérité.
— Dieu m’enverra une inspiration, murmura Jeanne en soulevant la portière du petit salon.
Elle surprit sa fille en contemplation devant ce malencontreux portrait qui suffisait pour trahir le secret de l’existence en partie double de madame Valdieu.
— Comme il te ressemble ! lui dit Thérèse. Tu as donc des diamants ? Tu vas donc au bal ?… car c’est une robe de bal que tu portes dans ce tableau. Et pourquoi l’as-tu laissé à cette madame de Lorris ? Elle est donc ton amie ?
— Si je te disais que madame de Lorris, c’est moi ?…
— Comment ! tu as deux noms ! et il y en a un des deux que je ne connais pas !
— Tu n’avais pas besoin de le connaître. J’ai été obligée de le porter, mais je ne le porterai plus jamais.
— Tant mieux ! J’aurais beaucoup de peine à m’y habituer… pourquoi donc l’as-tu pris ?
— Tu le sauras plus tard. Que t’importe, d’ailleurs, puisque je vais quitter cette maison. Je l’ai vendue.
— Elle t’appartient donc ?
— Oui… depuis quelques années.
— Et tous ces beaux meubles sont à toi ?… Alors, tu es très riche.
— Assez pour pouvoir vivre à ma guise… c’est-à-dire à la tienne.
— Quel bonheur ! nous allons demeurer tous les trois en Bretagne, dans le château d’André. Je sais comment il est ce château. André me l’a décrit, et je suis sûre que tu t’y plairas.
Ce colloque entre la mère et la fille se tenait presque sur le seuil du petit salon. Jeanne y était restée, après avoir laissé retomber la portière de soie qu’elle avait levée pour entrer.
— André est derrière toi ? demanda Thérèse. Pourquoi n’entre-t-il pas ?
Et élevant la voix :
— C’est très mal, monsieur, d’écouter aux portes. J’avais oublié que vous étiez là, et j’aurais pu dire tout ce que je pense de vous.
— M. d’Elven est parti, répondit madame Valdieu en faisant un pas en avant.
— Parti ! sans me revoir ! sans m’avertir ! non, ce n’est pas possible… à moins que tu ne l’aies renvoyé.
— Je ne l’ai pas renvoyé. J’ai même essayé de le retenir. Mais il n’a rien voulu entendre.
— Que lui avais-tu donc fait ? s’écria Thérèse qui pâlissait à vue d’œil.
— Un mot que j’ai dit lui a déplu. Et au lieu de me répondre, il est sorti assez impoliment.
— Quel mot ?
— Je lui ai appris que tu venais d’hériter d’une grosse fortune.
— Je comprends. C’était pour l’éprouver. Mais tu as eu tort, petite mère. Je suis sûre qu’André se sera dit qu’il n’était plus assez riche pour moi. C’est par excès de délicatesse qu’il s’est sauvé. Mais il reviendra et je me charge de lui apprendre que je ne suis pas plus millionnaire que le jour où je l’ai rencontré pour la première fois.
— Tu te trompes, ma chère enfant. Depuis quelques jours, ta situation est changée. Tu as plus de deux millions.
— Deux millions ! Et d’où me seraient-ils tombés, bon Dieu !
— La sœur de ton père te les a laissés par testament.
— La sœur de mon père ! Tu ne m’as jamais parlé d’elle !… ni de mon père, non plus, ajouta Thérèse en baissant la voix.
L’instant critique était venu. Jeanne le sentait bien. Et elle ne recula pas devant l’épreuve qui s’imposait à elle.
— Écoute, dit-elle, en s’efforçant de paraître calme, en dépit de l’émotion qu’elle éprouvait, tu es maintenant d’âge à entendre la vérité… je te l’ai cachée parce que tu étais encore une enfant… à présent, tu es une femme, puisque tu aimes ce jeune homme et puisque tu voulais l’épouser. Je puis donc te dire qu’à dix-neuf ans, moi aussi, j’ai aimé, moi aussi, j’espérais me marier avec l’homme que j’aimais… et tu étais née depuis quatre ans, lorsque j’ai eu le malheur de le perdre.
Thérèse regarda sa mère d’un air étonné et inquiet. Elle ne comprenait pas encore très bien, mais on devinait qu’elle allait comprendre.
— Ton père était Anglais, reprit Jeanne. Il s’appelait Georges Avor, il était noble, et sa sœur, qui vient de mourir, avait épousé un grand seigneur, un lord. Hélas ! il ne t’a pas transmis son nom, car il n’a jamais été mon mari. Tu n’as pas d’autre nom que le mien. Tu es Thérèse Valdieu, fille de Jeanne Valdieu et d’un père inconnu. Ainsi le veut la loi que les hommes ont faite. Elle t’a condamnée, cette loi inique, à souffrir toute ta vie de la faute de ta mère.
— Crois-tu donc que je t’en veux ! s’écria Thérèse en se jetant à son cou pour l’embrasser.
— Tu ne sais pas tout, continua madame Valdieu d’une voix plus ferme, et je ne puis pas tout te dire. Je ne veux pas que tu rougisses de moi. Mais il faut que tu saches qu’en apprenant que j’étais madame de Lorris, M. d’Elven a dû se dire qu’il ne pouvait pas épouser la fille d’une femme dont la vie n’a jamais été irréprochable.
— Non… il m’aime… il n’a pas trahi la foi qu’il m’a jurée. Ce n’est pas pour cela qu’il est parti… c’est parce qu’il ne veut pas de cet argent que je maudis.
— Peut-être. Mais il réfléchira… il consultera ses amis… tous lui conseilleront de se retirer… et il suivra leur conseil. Il ne reviendra pas.
— S’il ne revenait pas, je mourrais.
— Et ce serait moi qui t’aurais tuée ! Non, ma Thérèse, non, tu ne mourras pas. Tu vivras pour moi et pour ton mari ; car tu te marieras… tu rencontreras un honnête homme qui t’aimera sérieusement et qui ne te reprochera ni ta mère ni ta fortune.
— Ma fortune !… je n’en veux pas, puisqu’elle fait mon malheur.
— Tu n’as pas encore le droit d’y renoncer… Mais, à ta majorité, tu seras libre d’agir comme il te plaira. Et ce que tu feras, je le ferai. Si tu me demandes de ne rien garder de ce que je possède, je donnerai tout aux hôpitaux de Paris et de Londres… comme l’aurait fait Alice Avor, ta tante, si tu étais morte avant elle… c’est écrit dans son testament. Pourvu que je ne te quitte jamais, tout sera bien. Et à dater de ce jour, nous allons vivre ensemble.
— Ici ?
— À Dieu ne plaise que tu habites cet hôtel. Il n’y a plus de madame de Lorris. Il n’y a plus que Jeanne Valdieu, qui, ce soir, rentrera avec toi au boulevard d’Italie. Veux-tu, dis ?
— Si je le veux ! Ah ! mère, je n’aurai jamais été si heureuse. Mais je veux autre chose encore.
— Parle ! s’écria Jeanne, ravie de s’être si bien tirée d’un pas difficile.
Thérèse n’avait pas sourcillé en entendant la phrase un peu entortillée qui contenait l’aveu de la honte de madame de Lorris. Jeanne espérait bien qu’il n’en serait plus question et que le temps qui arrange tout consolerait sa fille d’avoir perdu celui qu’elle appelait son fiancé. Et dans sa joie Jeanne ne songeait ni à William Atkins, qui n’avait pas désarmé, ni à Gontran qui pourrait bien ne pas s’accommoder du vertueux déménagement qu’elle venait de décider, sans le consulter.
— Je veux revoir André, dit Thérèse. S’il ne m’aime plus, je veux qu’il me le dise lui-même. Et je le reverrai, car s’il ne revient pas, j’irai le chercher.
Madame Valdieu se tut. Ce n’était pas le moment d’essayer de ramener à la raison une enfant exaltée. Mais elle comprit qu’elle n’était pas au bout de ses peines.
FIN DU PREMIER VOLUME