IV
Une semaine s’est écoulée depuis que M. de Randal a délivré Thérèse des mécréants qui la violentaient.
Et cette bienheureuse semaine n’a été marquée par aucun événement. Un calme profond a succédé, comme par enchantement, aux orages qui troublaient sans cesse le repos des principaux personnages de cette histoire.
La villa du boulevard d’Italie a cessé de ressembler à une place assiégée où des alertes continuelles tiennent en éveil les habitants. On y dort tranquille.
Plus de figures suspectes rôdant le soir autour du jardin ; plus de fausses lettres apportées par des messagers perfides.
Les prévisions optimistes du commandant se sont réalisées. Le lendemain de l’attaque nocturne au coin de la rue Corvisart, il est revenu à la villa avec son ami le baron, qui a été reçu beaucoup mieux qu’ils ne l’espéraient tous les deux.
Gudule l’a accablé de gracieusetés. Thérèse, plus réservée, lui a fait bon accueil, et madame Valdieu, revenue de ses préventions, a reconnu que M. de Randal est un gentleman accompli qui lui ferait beaucoup d’honneur en consentant à devenir son gendre.
Et ce gentleman accompli ne demande pas mieux.
Ce mariage lui convenait en principe, avant qu’il connût mademoiselle Valdieu. Maintenant qu’il la connaît, il souhaite ardemment de l’épouser.
Il l’a déclaré à M. d’Arbois. Il s’en est même expliqué avec madame Valdieu qui a été très émue de sa démarche et de sa franchise, car il a carrément abordé la question difficile.
Il lui a dit que, récemment arrivé à Paris, il n’avait point les préjugés des Parisiens et que la regrettable célébrité de madame de Lorris ne l’effrayait pas. Mais il a ajouté qu’un homme de son nom devait cependant compter avec l’opinion du monde, et que, pour éviter le bruit qui pourrait se faire à propos de cette union inattendue, il serait tout disposé à vivre, après le mariage, en province ou à l’étranger, voire même à aller s’y marier, après que le domicile légal y serait acquis, si madame et mademoiselle Valdieu consentaient à quitter Paris immédiatement.
Il a aussi touché un mot des questions d’intérêt, en déclarant qu’il n’accepterait pas un sou de dot et qu’il entendait se marier sous le régime de la communauté, c’est-à-dire partager avec sa femme son avoir personnel, qui est de quinze cent mille francs.
Il a énoncé le chiffre et affirmé qu’il était tout prêt à le faire contrôler par le notaire de madame Valdieu.
Cet avenir, pour Jeanne, c’est le ciel ouvert, puisqu’elle pourra ne jamais se séparer de sa fille, et peu s’en est fallu qu’elle ne répondît aux généreuses propositions de M. de Randal en lui apprenant que Thérèse est héritière de plus de deux millions. Mais elle s’est souvenue de l’effet produit sur le vicomte d’Elven par l’annonce de ce magnifique héritage, et elle s’est tue, de peur de froisser la délicatesse du baron.
Gontran, qu’elle a consulté, a approuvé sa prudence et lui a conseillé de ne parler de la fortune de sa fille qu’au dernier moment, quand, le mariage étant décidé, on n’aura plus qu’à dresser le contrat.
Du reste, M. de Randal a déclaré qu’il voulait ne devoir la main de Thérèse qu’à elle-même ; qu’il se chargerait de la lui demander lorsqu’il croirait pouvoir espérer qu’elle ne la lui refuserait pas, et qu’en attendant, il ne sollicitait d’autre autorisation que celle de lui faire sa cour.
Et il la lui fait avec une discrétion qui est le comble de l’habileté.
Il sait l’histoire de l’amourette ébauchée avec M. d’Elven, il la sait dans tous ses détails, y compris la visite à l’hôtel du Helder, et il sent bien que le cœur de Thérèse n’est pas tout à fait guéri de la cruelle blessure qu’il a reçue.
Il attend que la plaie soit cicatrisée, que le temps ait amené l’oubli, et il se borne à rendre des soins empressés, sans se déclarer formellement.
Mademoiselle Valdieu lui sait gré de cette réserve et des attentions qu’il a pour sa mère, qui n’y est pas insensible non plus.
Ses affaires sont en très bon chemin, grâce à cette sage tactique ; le commandant est convaincu que le moment psychologique ne tardera guère à se présenter, et l’heureux baron se prépare à en profiter, dès qu’il le verra poindre.
La cessation des hostilités a créé des loisirs à Gontran, et il s’en plaint, car l’oisiveté lui pèse. Du reste, ce n’est pas lui qui a désarmé, car il a fait tout ce qu’il fallait pour atteindre l’insaisissable ennemi de Jeanne, ce William Atkins, à l’existence duquel il persiste à croire, quoiqu’il n’en ait pas la preuve.
C’est ainsi que, le soir du dernier épisode de la guerre, en quittant madame Valdieu, il n’a pas pu résister au désir de visiter le champ de bataille.
Au risque de rencontrer les agents de l’ennemi de Jeanne, et au mépris de toutes les bonnes raisons mises en avant par le baron qui lui conseillait de s’abstenir, le commandant a voulu absolument s’assurer que le drôle, si maltraité par M. de Randal, était resté sur le carreau, l’examiner, afin de prendre son signalement, s’il était mort, et l’interroger s’il ne l’était pas.
Le baron avait promis de faire tout cela, mais Gontran ne se fiait qu’à demi à cette promesse qu’en vérité son ami n’était pas obligé de tenir.
Et Gontran d’Arbois en a été pour une expédition inutile. Il a eu beau inspecter minutieusement les pavés de la rue Corvisart, il n’y a pas trouvé le moindre cadavre.
À l’endroit où s’est engagé la lutte, il a vu, en y regardant de près, une petite flaque de sang, mais les blessures qui saignent abondamment ne sont pas toujours les plus dangereuses, et le malandrin tombé sous la canne du baron s’était relevé pour décamper, ce n’était pas douteux, car on ne pouvait pas supposer que ses camarades étaient venus emporter son corps sur une civière, comme les assassins de Fualdès emportèrent jadis le corps de leur victime.
Ce charriage audacieux a pu être mis en pratique autrefois à Rodez, mais il serait impossible en plein Paris, de nos jours. Les sergents de ville arrêteraient les porteurs.
Pour compléter son enquête, le commandant a eu soin de lire pendant huit jours les faits divers dans tous les journaux, et il n’y a rien trouvé qui se rapportât à un meurtre commis dans les parages du boulevard d’Italie, pas même à une rixe nocturne, et Dieu sait cependant si les feuilles quotidiennes sont remplies de récits d’attaques nocturnes sur la voie publique.
Il a conclu de ce silence que le blessé s’était bien gardé de réclamer et que vraisemblablement il ne se frotterait plus aux vigoureux défenseurs de mademoiselle Valdieu.
Et il ne s’en est pas tenu à cette vérification, sur le résultat de laquelle il ne comptait guère, d’ailleurs.
Le surlendemain, mardi, avant midi, ainsi qu’il était convenu entre lui et Valentine, il s’est transporté rue de Ponthieu et il a pris position dans le boudoir des voyeurs où la Rodin l’a conduit.
Là, les yeux collés contre les trous, il a attendu que le brocanteur qui devait acheter mille francs le fameux lit Louis XIII vînt s’aboucher avec Valentine dans la chambre où Alice Avor est morte étouffée.
Ce brocanteur que Gontran soupçonnait d’être un complice du crime a manqué au rendez-vous qu’il avait donné à madame Rodin. Gontran est resté plus d’une heure agenouillé sur le canapé et il n’a rien vu que le baldaquin meurtrier, qui lui faisait l’effet d’un dais mortuaire.
L’homme n’a point paru et il est évident qu’il ne reviendra plus, car un vrai revendeur n’aurait pas manqué un marché avantageux.
Il semble que tous les gens mêlés plus ou moins directement aux affaires qui ont suivi le meurtre de lady Cairness, soient devenus invisibles tout à coup, comme s’ils avaient reçu le même mot d’ordre.
Sans doute, leur chef renonce à jouer une partie qu’il considère comme perdue et ils ne sont plus à redouter.
Le commandant ne se préoccupe plus d’eux, mais il avait un autre devoir à remplir, un devoir d’amitié, et il s’en est consciencieusement acquitté.
Quelques jours après l’introduction de M. de Randal dans la maison de madame Valdieu, alors que ce gentilhomme y avait déjà pris pied, il est allé voir le vicomte d’Elven.
Il l’a trouvé très triste, mais en apparence résigné, et surtout très boutonné.
Il ne lui a pas caché qu’un mari se présentait pour Thérèse et que ce prétendant avait de grandes chances d’être agréé. Il ne le lui a pas nommé, parce qu’il a jugé inutile de l’exciter contre M. de Randal, et il ne lui a pas raconté non plus l’aventure qui a précipité les choses.
André a reçu froidement ces communications désagréables. Il n’a pas demandé de détails, et amicalement interrogé sur ses projets, il a répondu qu’il se proposait d’abréger beaucoup son séjour à Paris, mais que des intérêts à régler l’y retiendraient encore un certain temps.
Il n’a pas spécifié de quelle nature étaient ces intérêts, et le commandant ne croit guère aux raisons qu’il allègue pour expliquer le retard qu’il met à partir, car le commandant sait pertinemment que le père d’André n’a jamais fait de placements de fonds et n’a laissé à son unique héritier que des terres.
Il soupçonne que le vicomte n’a pas perdu toute espérance de rentrer en grâce auprès de mademoiselle Valdieu et nourrit des projets qu’il ne veut pas confier à son ancien ami, passé dans le camp ennemi.
Gontran, qui se trompait sur bien des points, ne se trompait pas sur celui-là.
Le vicomte d’Elven s’était juré de reprendre pour son propre compte la campagne entamée par le commandant contre l’invisible persécuteur de Thérèse, et assez mal conduite, puisque ce persécuteur redoublait incessamment ses attaques et restait introuvable.
Et André avait d’autant plus de mérite à entrer en lice de sa personne qu’il désespérait de reconquérir le cœur de mademoiselle Valdieu, qu’une ruse infernale de l’ennemi lui avait aliéné à tout jamais. Il en désespérait à ce point que l’idée ne lui était pas venue d’écrire pour se justifier, et que loin de chercher à revoir Thérèse, il fuyait les occasions de la rencontrer.
Depuis le funeste dimanche où ses malheurs avaient commencé au Jardin des Plantes, il n’avait pas remis les pieds sur la rive gauche.
Il passait son temps à errer solitairement par les rues, en cherchant un moyen de percer le mystère de ces étranges aventures qui semblaient toutes avoir été préparées par la même main.
Il lui aurait fallu un fil conducteur et il ne le trouvait pas. Comment l’aurait-il trouvé, mal renseigné comme il l’était sur les causes premières de la haine qu’un inconnu portait à madame Valdieu, et, par contre-coup, à sa fille ?
Le commandant lui avait vaguement parlé d’un crime. Jeanne de Lorris s’était confessée à lui et après avoir avoué sa première faute, suivie de beaucoup d’autres moins excusables, elle s’était échappée jusqu’à lui dire que Thérèse venait d’hériter de deux millions que lui laissait la sœur de son père. Mais dans ces confidences incomplètes, il n’y avait pas de quoi mettre André sur la voie.
Et dans sa dernière entrevue avec M. d’Arbois, il avait dédaigné de lui demander des explications.
Il tenait à agir seul et il ne voulait pas que M. d’Arbois sût qu’il agissait.
Il lui fallait donc diriger ses recherches d’un autre côté et, au lieu de remonter à l’origine des inimitiés qui poursuivaient madame Valdieu, se mettre en quête des gens qui avaient joué un rôle dans les scènes du jour de sa rupture avec Thérèse.
Ils existaient, ils se mouvaient dans un milieu parisien que le gentilhomme breton ne connaissait pas et qui lui répugnait.
Les uns grouillaient dans les bas-fonds de la grande ville, comme cet affreux gavroche qui avait remis la fausse lettre pour attirer mademoiselle Valdieu chez madame de Lorris, ou comme ce ramasseur de bouts de cigares qui rôdait devant la porte de l’hôtel du Helder et qui, probablement, était allé signaler à l’organisateur de toutes ces machinations, l’arrivée de Thérèse et la rentrée du vicomte d’Elven.
Ceux-là, il n’y avait que le hasard qui pût les amener sur son chemin, et ce hasard très improbable ne s’était pas encore présenté.
Mais André pouvait se renseigner ailleurs.
Cette fille, qui avait envahi son domicile, et cette femme de la rue de Ponthieu, qui la recevait et qui recevait aussi le commandant, savaient sans doute bien des choses.
Il ne s’agissait que de les aller voir et de les interroger.
Par malheur, André ne connaissait pas leur adresse exacte.
Elles jouissaient toutes les deux d’une grande notoriété dans le monde des viveurs, mais André n’était pas de ce monde-là, et il ne se souciait pas d’en être, quoiqu’il ne tînt qu’à lui, car il ne regardait pas à l’argent et son nom lui aurait ouvert les portes des grands cercles, s’il avait voulu s’y présenter.
Après de longues hésitations, il avait fini cependant par prendre un moyen terme. Il s’était décidé à visiter d’anciens amis de son père, qu’il avait fort négligés depuis quelques années, et qui pouvaient lui servir de parrains. L’un d’eux, précisément, était vice-président du club dont le commandant faisait partie, et il s’était empressé d’offrir son patronage au jeune vicomte, qui l’avait accepté.
L’admission n’était pas douteuse, et le vote devait avoir lieu très prochainement.
André allait donc se retrouver bientôt en rapports fréquents avec Gontran d’Arbois et sa bande, et cette rentrée en scène devait donner le change au commandant, qui ne manquerait pas de croire que l’amoureux évincé s’était consolé de sa déconvenue, puisqu’il se lançait dans la vie joyeuse.
En attendant, le vicomte avait acheté un cheval de selle.
Il montait à merveille et il aimait passionnément l’équitation, mais ce n’était pas tout à fait pour son agrément qu’il avait fait l’acquisition d’un demi-sang qui lui coûtait cent cinquante louis.
Il s’était dit que le bois de Boulogne est le rendez-vous des femmes galantes et qu’il y rencontrerait, tôt ou tard, la blonde créature qui, sans mauvaise intention, lui avait joué un si mauvais tour.
Il espérait y voir aussi le commandant et il ne craignait pas d’y croiser madame de Lorris, qui ne s’y montrait plus depuis sa conversion.
Il y allait régulièrement depuis quelques jours et c’était sa faute s’il n’y trouvait pas ce qu’il cherchait.
Le Bois a ses heures et ses allées à la mode. André, qui n’avait jamais habité Paris qu’en passant, ne connaissait ni les unes ni les autres.
Il en était encore à croire que les tendresses en vogue promènent de quatre à six leurs victorias autour du lac, et il ne manquait pas d’entreprendre consciencieusement cette tournée tous les soirs, sans songer qu’on était au mois de juin et qu’il faisait trop chaud pour les demoiselles qui se maquillent.
Elles craignent de déteindre au soleil et, en cette saison, elles n’y viennent qu’au moment où il va se coucher.
André cavalcadait devant des familles bourgeoises assises en espalier sur des chaises et ne rencontrait guère que des fiacres voiturant des noces au restaurant de la Porte-Maillot.
Il aurait pu, du reste, venir plus tard et ne pas mieux réussir, car la blonde Martine était à pied depuis que son équivoque amant l’avait quittée.
Et comme il ne lisait pas les journaux qui s’occupent de la vie élégante, il ignorait que l’usage de monter à cheval le matin s’est répandu dans la haute gomme et qu’avant midi, de huit à onze, on rencontre beaucoup plus de jolies femmes et de cavaliers bien cotés dans les clubs qu’aux heures où commençait autrefois ce défilé qu’on appelait familièrement le grand persil.
Il ignorait aussi que l’allée des Poteaux est le chemin préféré de ces messieurs et de ces dames, et qu’il est de bon ton d’y galoper avant le déjeuner.
Mais, après plusieurs excursions infructueuses, il arriva que, fatigué de ces chasses inutiles, il fut pris de l’envie de monter une fois pour son plaisir.
En sa qualité de campagnard, il avait l’habitude de se lever tôt, et il profita d’une belle matinée de printemps pour aller chercher son cheval qu’il avait mis en pension dans un manège des Champs-Élysées.
Quand il aborda le bois de Boulogne, il n’y trouva presque personne, et il eut le temps d’essayer son demi-sang à différentes allures, sans être gêné par la foule.
Le beau monde dormait encore et c’est tout au plus s’il rencontra quelques officiers sortis dès l’aurore pour travailler une bête difficile.
Mais, après deux heures d’exercices variés, alors qu’il rentrait au pas par la première route qui s’était présentée à lui, André fut tout surpris de voir poindre toute une cavalerie venant en sens inverse : des messieurs trottant seuls, ou par petits groupes et des escadrons de jeunes Américaines, les cheveux sur le dos, parlant haut et riant plus haut encore.
Le hasard l’avait conduit dans l’allée des Poteaux et c’était l’heure du flot, comme on dit dans le jargon des coteries élégantes.
André, un peu effarouché, fut sur le point de rebrousser chemin ; mais il réfléchit que l’occasion était bonne pour en venir à ses fins, et il continua bravement à remonter le courant.
Il s’aperçut bientôt que, parmi les amazones, les belles petites étaient en minorité. Presque toutes les femmes étaient escortées par un cavalier. Par-ci par-là, une écuyère du Cirque ou de l’Hippodrome, facilement reconnaissable à sa manière de monter. Mais personne qui ressemblât à mademoiselle Ferrette ou à ses pareilles. Ces demoiselles évitent de se trouver en concurrence avec les grandes mondaines ailleurs qu’au théâtre, et elles ne s’aventurent pas volontiers sur un terrain où elles sentent qu’elles n’auraient pas le dessus.
Il eût été plus simple d’aller demander cette créature à toutes les portes de la rue Mosnier que de la chercher là où elle ne venait peut-être jamais. André le savait bien, mais il lui déplaisait d’entrer chez une fille, et surtout d’y entrer pour lui demander des renseignements. Il redoutait les familiarités qui pourraient s’en suivre et il se figurait qu’un entretien fortuit, en plein air, n’aurait pas les mêmes inconvénients.
Mais il commençait à désespérer de la rencontrer, et sa pensée s’envolait vers l’adorable jeune fille qu’il ne devait plus revoir. Que faisait-elle, à cette heure, dans cette maisonnette du boulevard d’Italie, où il s’était interdit de rentrer ? Un autre avait-il pris sa place ? Songeait-elle encore quelquefois à celui qu’elle avait aimé deux jours et qui ne pouvait pas l’oublier ? Les dangers qui la menaçaient étaient-ils conjurés ? Que de fois l’idée lui était venue de veiller sur elle sans se montrer et de passer ses nuits à monter la garde devant la grille de ce jardin isolé, où un ennemi pouvait si aisément s’introduire ! Mais il n’avait plus le droit de la protéger. C’était, maintenant, l’affaire de ce rival que le commandant appuyait auprès de madame Valdieu.
Et André, perdu dans ses tristes rêveries, laissait flotter les rênes sur le cou de son cheval qui s’en allait au pas, marchant au beau milieu de l’allée, faute d’être dirigé.
Déjà, deux ou trois fois, il lui était arrivé de frôler des cavaliers qui passaient en maugréant contre le maladroit qui le montait.
André n’en prenait nul souci et ne levait pas la tête, tant et si bien qu’à la fin sa bête alla donner en plein dans un groupe qui venait à contresens.
— Sacrebleu ! monsieur, faites donc attention, dit une voix irritée.
La secousse avait été si rude qu’André, absorbé dans ses réflexions, avait failli être désarçonné ; mais il se remit vite en selle, et en levant la tête, il se trouva face à face avec le commandant d’Arbois, qui formait le centre d’un groupe composé de quatre cavaliers, lui compris.
— Comment ! c’est vous, mon cher ! s’écria Gontran d’un air très radouci. Du diable si je m’attendais à vous rencontrer ici… et surtout de cette façon. Heureusement que vous êtes solide à cheval, et moi aussi, car peu s’en est fallu que nous ne donnions tous les deux aux promeneuses de l’allée des Poteaux le spectacle ridicule d’une double chute.
— Excusez-moi, murmura le vicomte, j’ai eu un instant de distraction.
— Bon ! vous rêviez sans doute que vous chevauchiez à travers la lande d’Elven, où toute la cavalerie de l’armée française pourrait manœuvrer à l’aise. La place manque au bois de Boulogne et, quand on s’y promène à cette heure-ci, il faut avoir son cheval en main. Enfin ! il n’y a que demi-mal, puisque nous ne sommes tombés ni l’un ni l’autre, et ce n’est pas une raison pour que je néglige de vous présenter à mes amis.
» Messieurs, voici M. le vicomte André d’Elven.
» Mon cher André, voici M. Desternay. M. de Sartilly, reprit le commandant d’Arbois en montrant tour à tour son voisin de droite et son voisin de gauche, qui échangèrent avec André un salut courtois.
» Et voici… où êtes-vous donc, Randal ?
M. de Randal qui se tenait en arrière, fit avancer son cheval, en disant à demi-voix :
— Je m’étais rangé pour laisser passer monsieur.
Il salua du reste comme il convenait, et même avec empressement, mais André rendit le salut avec une froideur marquée.
— Vous vous connaissez, d’ailleurs, reprit Gontran.
— Oui, dit le baron, monsieur m’a fait, l’autre jour, l’honneur d’entrer chez moi et je suis très heureux de le rencontrer.
— Ce n’est pas une raison pour que nous restions là à causer en rond, répliqua gaiement l’officier. Nous obstruons la circulation. Marchons, messieurs. Mon cher André, vous ferez un tour avec nous.
— Je vous remercie, balbutia le vicomte, mais je suis obligé de rentrer à Paris.
— Au moment où tout le monde arrive !… c’est absurde… et puisque je vous tiens, je ne vous lâche plus… j’ai une foule de choses à vous dire… vous nous accompagnerez bien jusqu’à la route de Longchamp.
André ne se souciait guère de se promener en si nombreuse compagnie, mais le commandant venait de le prendre par son faible en lui laissant entrevoir qu’il avait des confidences à lui faire. Et d’ailleurs, puisqu’il était décidé à se produire dans le monde que fréquentait Gontran, il fallait bien commencer et l’occasion était bonne.
— Volontiers, dit-il, je ne suis pas tellement pressé que je ne puisse profiter pendant un quart d’heure de votre compagnie et de celle de ces messieurs.
— À la bonne heure ! je vous retrouve… et je vois avec plaisir que vous ne vous hâtez pas de rentrer en Bretagne, puisque vous avez acheté un cheval. Où avez-vous trouvé cette bête-là ?
— Au Tattersall. Je l’ai payée un peu cher… trois mille francs.
— C’est cinquante louis de trop. Mais vous êtes proprement monté. J’ai fait comme vous. La jument que j’ai entre les jambes me coûte le même prix et ne vaut pas mieux que la vôtre. Du reste, vous et moi, nous ne sommes à Paris qu’en passant… vous surtout.
Le groupe des cavaliers s’était reformé. André chevauchait entre le commandant et M. Desternay qui était à sa droite. Le gros Sartilly et le baron de Randal constituaient à eux deux l’aile gauche de l’escadron.
— Pardon, mon cher, dit Desternay, M. d’Elven ne se propose pas de quitter Paris si vite, puisqu’il vient de se présenter au Cercle.
— Bah ! Vraiment ? s’écria Gontran d’Arbois.
— Mon Dieu, oui, répondit André avec un certain embarras, je crains d’être retenu ici par des affaires.
— Oh ! ce n’est pas que je vous blâme. Je suis au contraire charmé que vous soyez des nôtres… et j’espère même que vous finirez par vous fixer à Paris. Vous avez assez longtemps vécu comme un loup. Vous verrez que la vie a du bon dans ce pays-ci.
— Vous trouverez chez nous une partie superbe, s’écria Sartilly. Seulement, je ne vous conseille pas de vous frotter à Randal. C’est le plus grand veinard que je connaisse. Il me gagne mon argent régulièrement tous les soirs, et pour peu que ça continue, il me mettra sur la paille.
— Vous, ricana le commandant ; allons donc ! vous êtes trop riche, mon cher. Si vous aviez de la chance au baccarat, ce ne serait pas juste.
— Je ne suis pas joueur, répondit André.
— Et vous avez bien raison, dit le gros homme qui se plaignait de sa déveine. Les femmes, voyez-vous, il n’y a que ça… à votre âge surtout. Si j’avais encore vingt-cinq ans, je ne toucherais jamais une carte.
— Avec ça qu’elles vous réussissent, les femmes ! dit Desternay.
— Mais, oui, assez bien, répliqua Sartilly en se rengorgeant. J’en connais une qui est folle de moi.
— Une princesse russe sans doute ? demanda ironiquement l’officier.
— Non, une très jolie fille qui s’appelle Martine Ferrette.
— Martine Ferrette ! s’écria Desternay en éclatant de rire. Auriez-vous, mon cher, la prétention de l’avoir découverte ?
— Non, dit gravement Sartilly, je sais que vous la connaissez tous. Mais je suis le premier qui ait su apprécier sa valeur.
— Ah ! bah ! aurait-elle des mérites que je n’ai pas aperçus ?
— Parce que vous ne voyez rien… vous êtes tous les mêmes… vous n’étudiez pas les femmes. Moi, je devine leurs aptitudes, et lorsque j’en trouve une qui a de l’avenir…
— Vous la lancez. C’est très bien, mais ce n’est pas une raison pour qu’elles soient amoureuses de vous. Ces demoiselles sont ingrates.
— Parce qu’on ne sait pas s’y prendre avec elles. Tenez ! cette petite Martine, qui est jolie comme un cœur, elle débute, n’est-ce pas ? et elle patauge encore dans la crotte des commencements… Eh bien ! elle est faite pour damer le pion à toutes les grandes cocottes… il ne lui a manqué pour percer qu’un homme intelligent qui discernât ses mérites et qui voulût bien lui donner des conseils.
— Si vous ne lui donnez que cela…
— Ce ne serait pas assez. Je ferai tout ce qu’il faudra pour qu’elle arrive, mais progressivement. Vous autres, vous vous emballez sur une femme nouvelle, vous lui jetez à la tête un mobilier et une voiture et, trois mois après, vous la plantez là. Moi, j’ai un système tout différent. Je commence par la former. Je lui donne des professeurs.
— Pour lui enseigner quoi ?
— Tout ce qu’elle ne sait pas. Le français, l’histoire, la musique, le chant, l’équitation…
— Et les belles manières. C’est complet. Sartilly, mon bon, vous êtes grand comme le monde.
— Riez tant que vous voudrez. Vous verrez dans un an ce que vaudra mademoiselle Ferrette que vous preniez pour une grue. Elle donnera des soirées littéraires et elle montera à cheval comme Élisa. J’aurai la maîtresse la plus chic de Paris.
— Tous mes compliments, cher ami, dit le commandant.
— Je les accepte parce que je les mérite. Demandez plutôt à Jeanne de Lorris qui connaît Martine et qui sait ce qu’elle vaut, puisqu’elle en a fait son amie.
Le nom de Jeanne fit dresser l’oreille à trois des cavaliers, et Desternay fut le seul qui répondit en haussant les épaules :
— Vous retardez, mon cher. Madame de Lorris ne voit plus Martine, par l’excellente raison qu’elle ne voit plus personne. Elle s’est retirée des affaires. Son hôtel de la villa d’Eylau est en vente. Vous devriez l’acheter pour la charmante personne que vous élevez à la brochette. C’est ça qui la poserait.
— L’année prochaine, je ne dis pas non. Maintenant, ce serait prématuré.
— Parbleu ! dès qu’elle aurait l’hôtel, cette naïve enfant vous lâcherait.
— Blaguez, cher ami, ça m’est égal. Mais pourquoi diable, cette chère Jeanne liquide-t-elle ? Vous devez le savoir, vous, d’Arbois, qui étiez encore avec elle, il n’y a pas huit jours.
— Je le saurais que je ne vous le dirais pas, répondit Gontran, plus vexé qu’il ne voulait le paraître.
— Ma petite amie prétend qu’il y a un gros mystère là-dessous, et le bruit court que Jeanne va se consacrer tout entière à l’éducation d’une fille qu’elle a eue dans sa jeunesse.
— Où court-il ce bruit là ? demanda le commandant.
— Mais… un peu partout. C’est Justine qui me l’a dit… Vous savez bien, Justine, qui sert chez la Rodin, et elle le tenait de la femme de chambre de Jeanne.
Gontran d’Arbois et le baron de Randal échangèrent un regard qui n’échappa point aux yeux attentifs du vicomte d’Elven.
— Ce sont des ragots de servantes, dit le commandant avec humeur, et je vous engage très fort à ne plus vous en occuper.
— Mon cher Sartilly, appuya le baron, contentez-vous de guider mademoiselle Ferrette dans le chemin du succès.
— Bon ! bon ! ne parlons plus de la Lorris puisque ça vous déplaît à tous les deux. Elle s’est convertie à la vertu… tant mieux pour elle, ce n’est pas moi qui l’empêcherai de faire son salut.
Gontran ne répliqua point et la conversation tomba. Comme lui, M. de Randal était devenu soucieux. Ils sentaient l’un et l’autre qu’il fallait se hâter de conclure le mariage, puisque la nouvelle existence de madame de Lorris n’était déjà plus un secret.
André n’était pas moins préoccupé. Ses soupçons à l’endroit de la candidature de M. de Randal lui revenaient, et il ne souhaitait rien tant que de les éclaircir ; mais il ne pouvait pas interroger le commandant tant que le baron serait là.
Il les vit avec inquiétude retenir leurs chevaux comme s’ils s’étaient donné le mot pour rester un peu en arrière, à seule fin de causer sans qu’on les entendît.
Le vicomte se trouva entre Desternay et Sartilly, qui continuaient à bavarder à tort et à travers.
On commençait à rencontrer des femmes et le gros homme avait sur chacune deux ou trois anecdotes scandaleuses à placer.
André ne l’écoutait guère, mais il n’osait pas se retourner pour regarder ce qui se passait derrière lui et il fut tout surpris de voir le commandant reprendre seul sa place dans le rang.
— Qu’avez-vous donc fait de Randal ? lui demanda Sartilly.
— Randal ? répéta le commandant. Il galope vers Paris. Il vient de se souvenir qu’il avait un rendez-vous avec son notaire.
— Tiens ! s’écria Sartilly, est-ce qu’il va se marier ? Ça ne m’étonnerait pas. Cet animal-là ne fait rien comme les autres.
— Ah ! vous traitez bien vos amis !
— Randal n’est pas mon ami. Les gens qui me gagnent mon argent au jeu ne sont jamais des amis pour moi.
— Enfin, vous le connaissez depuis longtemps ?
— Oui, depuis qu’il est à Paris.
— Pardon ! vous avez été son parrain au cercle.
— Qu’est-ce que ça prouve ? Il est venu me voir en arrivant pour me donner des nouvelles d’un parent que j’ai à l’Île de France et qui lui avait remis une lettre d’introduction. Naturellement, je l’ai bien reçu. Il m’a demandé de le présenter à notre club. Comme il a bonne façon et qu’il paraît avoir une bonne situation de fortune, je n’ai pas fait la moindre difficulté.
» J’ai eu bien tort, car depuis qu’il ponte contre moi, il me coûte tout près de cent mille écus.
— Alors, vous n’êtes renseigné ni sur sa famille, ni sur ses antécédents ?
— Ma foi, non. S’il fallait prendre des informations sur tous les gens qu’on rencontre, on n’en finirait pas. Celui-là m’a été recommandé par mon cousin de Maurice… que je n’ai jamais vu, mais qui est riche et très considéré là-bas… je n’en ai pas demandé davantage. Pourquoi aurais-je ouvert une enquête ? Vous vous êtes bien lié avec lui, vous, d’Arbois, et vous n’en savez pas plus long que moi sur son compte… vous en savez même moins, puisque, si je ne me trompe, vous l’avez vu pour la première fois, à la partie du Cercle.
Le commandant se mordit les lèvres. Il sentait toute la justesse de l’argument et il regrettait d’avoir parlé, car ceux qui l’écoutaient auraient pu inférer de ses questions qu’il se défiait de l’honorabilité de M. de Randal.
— Du reste, reprit Sartilly, je n’ai rien à dire contre lui, si ce n’est qu’il a trop de chance au baccarat et qu’il vit comme un original fieffé. Il est allé se loger à l’autre bout de la ville, dans un quartier absurde, mais c’est son affaire. Je le tiens pour un aimable compagnon et j’aime à l’avoir à ma table. Dimanche dernier, il est venu dîner chez moi à la campagne et il nous a égayés tous. Je sais pertinemment d’ailleurs qu’il a un très joli crédit chez son banquier qui est le mien.
» Que diable voulez-vous de plus ?
— Absolument rien, mon cher, répondit Gontran d’un air dégagé. Et je pense comme vous que M. de Randal est un très galant homme. Je croyais que vous le connaissiez davantage.
Et se tournant vers André :
— Vous plaît-il que nous trottions un peu ? demanda-t-il. Cette allée des Poteaux m’assomme. On s’y coudoie comme sur le boulevard des Italiens. Poussons jusqu’à la mare d’Auteuil, voulez-vous ?
André ne demandait pas mieux, car il pressentait que Gontran allait lui apprendre ce qu’il voulait savoir.
— Bien du plaisir, messieurs, s’écria le gros Sartilly. Les allures vives me fatiguent, et quand je viens au Bois de Boulogne, c’est pour y voir du monde.
— Moi aussi, dit Desternay. J’aime à rencontrer de jolies figures avant mon déjeuner.
— Alors, au revoir, conclut le commandant d’Arbois en rendant la main à son cheval qui prit un trot allongé.
André fit comme lui, et en quelques minutes ils arrivèrent, en trottant botte à botte, au carrefour où s’embranchent la route de Suresnes et la route de Longchamp.
Gontran, qui n’avait parlé de la mare d’Auteuil que pour effrayer Sartilly et Desternay, enfila une allée étroite qui s’enfonce dans les massifs, aux abords du Pré Catelan, et ne tarda guère à remettre sa jument au pas.
— Je suppose, cher ami, que vous ne regrettez pas d’avoir faussé compagnie à ces messieurs, dit-il. J’ai fait exprès de les planter là, car je ne vous vois plus depuis huit jours et j’éprouve le besoin de causer avec vous, à cœur ouvert.
» Vous vous êtes donc décidé à devenir Parisien à perpétuité ?
— J’ai été retenu par des affaires, murmura le vicomte, et…
— Bon ! je sais… des affaires qui vous ont donné l’idée d’acheter un cheval et de vous présenter à notre cercle… je vois ce qu’elles peuvent être. Avouez, mon cher André, que vous pensez encore à Thérèse.
— Et quand cela serait ?
— Alors, cela est. Eh bien ! je vais vous parler franchement. Elle se marie. Hier soir, sa mère lui a demandé si elle consentirait à épouser un monsieur qui lui convient très bien, et elle a dit : oui.
— M. de Randal, n’est-ce pas ?
— Mon Dieu, oui. Je n’ai plus de motif pour vous cacher la vérité que je vous avais laissé entrevoir.
— Je l’avais devinée… Et je reste à Paris.
— Pour empêcher ce mariage ? Vous n’y réussirez pas, je vous en préviens.
— Je le sais, mais je veux démasquer le misérable qui a fait manquer le mien, en lançant sur moi une drôlesse.
— Vous n’y réussirez pas non plus, dit Gontran. Je n’y ai pas réussi, moi, quoique je n’y aie rien épargné. D’ailleurs, ce n’est pas à vous qu’il en voulait. C’est à Jeanne et à sa fille.
— Raison de plus pour que je le poursuive, répliqua froidement le vicomte d’Elven. Et je l’atteindrai, je vous en réponds. Je n’épouserai pas mademoiselle Valdieu, mais je la débarrasserai de ses ennemis.
— Voilà un désintéressement qui vous fait honneur, mon cher ami ; c’est sublime… seulement vous ne réfléchissez pas que le soin de protéger sa femme et sa belle-mère regarde exclusivement M. de Randal et qu’il pourra trouver mauvais qu’un autre le prenne.
— Eh bien ! il viendra me le dire.
— Et vous lui proposerez de vider le différend les armes à la main. Je ne doute pas de votre bravoure, mon cher André, mais je me permets de vous faire observer qu’un duel entre vous et le mari de mademoiselle Valdieu donnerait prise aux commentaires les plus désobligeants pour les personnes que vous voulez défendre. On en dira bien assez quand on saura que le baron de Randal épouse la fille de Jeanne de Lorris.
» Laissez-moi vous apprendre, d’ailleurs, qu’une campagne contre le persécuteur de mes amies serait désormais sans objet. Il a renoncé à leur nuire, car il ne donne plus signe de vie. En lui faisant la guerre, vous vous battriez contre des moulins à vent, comme don Quichotte.
— J’aime mieux ressembler à don Quichotte qu’à votre baron de Randal, qui épouse sans doute mademoiselle Valdieu pour sa fortune.
— Le dépit vous rend injuste, mon ami. M. de Randal ignore encore, à l’heure qu’il est, que Thérèse a hérité de cent mille livres sterling. Vous le savez, vous, et vous vous êtes retiré quand vous l’avez appris. Il ne m’est pas prouvé que M. de Randal acceptera cette succession, quoiqu’elle vienne d’une pairesse d’Angleterre.
— Moi, je ne doute pas qu’il l’accepte. Et je vous serais obligé de me dire depuis combien de temps l’ennemi de madame Valdieu a désarmé.
— Depuis le jour où il vous a brouillé irrévocablement avec sa fille.
— C’était donc là son unique but ! s’écria le vicomte. Quel intérêt avait-il à m’empêcher de l’épouser ?
— Vous le gêniez, probablement.
— Et M. de Randal ne le gênera pas, lui !
— Ce n’est pas cela, dit le commandant avec un léger mouvement d’impatience. C’est même tout le contraire. Ce coquin s’est aperçu qu’il ne faisait pas bon se frotter à M. de Randal, et il n’y reviendra plus.
— Comment donc a-t-il eu affaire à M. de Randal ?
— Mon cher, je pourrais me dispenser de vous répondre ; mais je tiens à vous renseigner complètement sur la situation. Sachez donc que le soir du dimanche où Thérèse a commis l’imprudence d’aller chez vous, elle en a commis une plus grave encore. Elle est sortie seule, à une heure assez avancée, et elle a été attaquée par des drôles qui allaient lui faire un mauvais parti, si M. de Randal n’était tombé sur eux à coups de canne et ne les avait mis en fuite.
» Et il a eu d’autant plus de mérite à prendre sa défense qu’il ne la connaissait pas encore. Il passait par hasard en voiture sur le boulevard d’Italie… il a entendu des cris…
— Voilà, convenez-en, un hasard singulier.
— En quoi, singulier ? Le baron demeure, vous le savez, rue du Cardinal-Lemoine et il venait de la gare de Sceaux…
— Alors, c’est grâce à cette heureuse rencontre que la présentation s’est faite et qu’il a obtenu ses entrées chez madame Valdieu ? Je ne m’étonne plus que mademoiselle Valdieu l’ait agréé pour mari, dit André avec ironie. À leur place, moi je me défierais de ce sauveur survenu si à propos.
— Prétendriez-vous qu’il a organisé l’attaque pour se donner le mérite de venir au secours de Thérèse ?
— Je ne prétends rien, mais il y a des rapprochements qui me frappent. Les entreprises contre la mère et la fille ont cessé dès que M. de Randal a été dans la place… c’est vous-même qui le dites.
— Il n’avait pas besoin de risquer sa vie pour s’y introduire, puisque j’allais l’y présenter… c’était convenu… et d’ailleurs, si on trouve facilement des chenapans pour porter des fausses lettres, on n’en trouve pas pour se faire casser la tête. Or, Randal a presque assommé un des assaillants.
» Au surplus, mon cher, je n’ai pas mission de vous convaincre, et j’y renonce. Vous croirez et vous ferez ce que vous voudrez, mais nous en resterons là sur ce sujet, si vous le voulez bien. J’espérais vous ramener à des idées plus saines ; vous n’êtes pas disposé à entendre raison, n’en parlons plus. Et permettez que je vous laisse à vos réflexions.
Sans attendre la réponse d’André, le commandant fit faire demi-tour à son cheval et piqua des deux, probablement pour regagner l’allée des Poteaux, à moins que ce ne fût pour rejoindre à Paris M. de Randal.
André le vit partir sans regret. Les confidences qu’il venait d’entendre l’avaient profondément troublé et il lui convenait d’être seul pour donner audience à ses pensées.
En trois quarts d’heure de promenade au bois de Boulogne, il avait appris plus de choses nouvelles que pendant toute la semaine qu’il avait passée à se recueillir solitairement.
Il savait, maintenant, que ce mari qu’on avait déniché pour mademoiselle Valdieu, c’était ce baron de Randal qui connaissait le commandant depuis huit jours à peine et qui l’avait connu de la façon la plus bizarre.
Et mademoiselle Valdieu venait de donner son consentement à ce mariage, elle qui jurait à André de n’épouser jamais que lui !
C’était monstrueux, et c’était inexplicable.
Comment avait-elle pu changer de sentiments si vite ? Quelle pression avait-on exercée sur elle ou quels mensonges lui avait-on fait accroire pour la décider à rompre avec André, sans l’avoir mis à même de se justifier ?
Que la rencontre avec Martine Ferrette l’eût vivement blessée, André le comprenait, mais qu’elle en fût restée là, qu’elle n’eût pas cherché à s’éclairer sur la véritable cause de cette scène, il ne le comprenait plus.
Il pensait bien que M. d’Arbois, au lieu de prendre sa défense, s’était plu à laisser entendre qu’il était coupable, à seule fin de le brouiller irrévocablement avec Thérèse.
Le commandant ne voulait pas qu’elle épousât le vicomte d’Elven. Pourquoi voulait-il qu’elle épousât le baron de Randal ?
Et surtout pourquoi ce monsieur tenait-il tant à devenir le gendre de madame de Lorris ?
Les raisons que Gontran faisait valoir pour détourner son jeune ami de cette alliance, il aurait dû les opposer aussi au baron qui était noble, riche et bien posé dans le monde, et le baron aurait dû en sentir tout le poids. Il n’était pas amoureux fou de Thérèse, lui, il ne pouvait pas l’être. À son âge et avec son expérience, on ne s’éprend pas à première vue d’une jeune fille, ou du moins on ne s’en éprend pas jusqu’à demander sa main, quand cette jeune fille a pour mère une femme galante connue de tout Paris.
— Pour que cet homme tienne si peu de compte de cette tare, se disait André, il faut qu’il ne soit pas ce qu’il paraît être, que son titre soit de contrebande ou qu’il ait dissipé sa fortune. Ce Sartilly qui l’a introduit au Cercle vient d’avouer devant moi qu’il ne le connaissait que de seconde main. Et Gontran a fait la grimace en entendant cette révélation. Il a beau affirmer que son Randal ignore que mademoiselle Valdieu hérite d’une somme énorme, moi je suis certain qu’il le sait… c’est comme la bataille qu’il a livrée pour sauver Thérèse… on ne m’ôtera pas de l’esprit que c’était arrangé d’avance… il aura appris par le commandant que Thérèse a l’esprit romanesque, et il aura payé des gens pour l’attaquer, afin de se donner à bon compte le mérite de la sauver… M. d’Arbois prétend qu’un des assaillants est resté sur le carreau… mais il ne l’a pas vu et je n’en crois pas un mot.
Et, de réflexions en réflexions, le vicomte en arriva à se demander quel était l’ennemi qui persécutait madame Valdieu et pourquoi cet ennemi lui faisait une guerre acharnée.
Gontran ne s’était jamais expliqué clairement sur ce point. Il avait parlé vaguement d’un crime, et il avait refusé d’en dire davantage. Quel crime ?
Et qui l’avait commis ? sans doute ce mystérieux ennemi, et par un rapprochement assez naturel, André pensa que le but du criminel devait être de s’approprier l’héritage qui venait d’échoir à mademoiselle Valdieu.
M. de Randal aussi voulait se l’approprier, ou du moins en avoir sa part, en épousant Thérèse.
Et l’ennemi le laissait faire ; l’ennemi, qui s’était donné tant de peine pour empêcher le mariage du vicomte d’Elven, ne cherchait point à entraver le mariage du baron.
Était-il donc d’accord avec ce personnage équivoque ?
— Je le saurai, murmurait André, qui s’étonnait que le meilleur ami de Jeanne de Lorris n’eût pas encore ouvert les yeux sur les étrangetés de la situation. Je le saurai, quand je devrais m’attacher aux pas de M. de Randal, surveiller la maison où il est allé se loger et payer son valet de chambre pour le faire parler.
Et, sur cette résolution, il allait reprendre le chemin de Paris, quand il s’aperçut qu’il ne savait plus du tout où il était.
Il avait laissé son cheval marcher comme il lui plaisait, sans s’occuper de le diriger, et l’animal l’avait mené dans une partie du bois qu’il ne connaissait pas.
S’orienter n’était pas très facile au milieu des taillis, mais il y a des écriteaux à l’entrée des routes et André pensa qu’au premier embranchement, il trouverait une indication. Le chemin qu’il suivait n’était pas très large et faisait des détours, de sorte qu’on n’en voyait pas le bout.
André rassemblait les rênes et rapprochait les jambes pour passer du pas au trot, lorsqu’il entendit à cent pas devant lui le bruit d’un galop furieux, et son oreille exercée reconnut aussitôt l’allure précipitée d’un cheval emporté.
La première idée qui lui vint, ce fut l’idée de se garer, car le sentier où il se trouvait était assez étroit et le cavalier qui arrivait en sens contraire et à fond de train, n’étant plus maître de son cheval, aurait pu se jeter involontairement sur celui qui lui aurait barré le passage.
André s’empressa donc de se placer sur la lisière du bois, afin d’éviter le choc et il attendit.
Le chemin tournait à vingt pas de là, et à travers les branches du taillis, le vicomte aperçut bientôt l’animal emporté et la personne qui le montait.
Cette personne était une femme qui arrivait, les cheveux au vent et les mains crispées sur les rênes.
La question changeait de face. André ne se croyait pas tenu de prêter assistance à un maladroit emballé par un cheval qu’il ne savait pas diriger, mais il ne pouvait pas laisser une femme se rompre le cou, sans essayer de la préserver d’une chute inévitable.
Il prit aussitôt ses dispositions pour l’arrêter, sans que la secousse la désarçonnât, et ce n’était pas très facile.
Il commença par crier afin de préparer la bête affolée à une rencontre, et dès qu’elle parut au tournant de la route, il se mit à gesticuler en avançant obliquement.
Ce cheval fit un écart qui faillit désarçonner l’amazone : mais cet écart donna au vicomte le temps de pousser jusqu’à le toucher et de le saisir par la bride.
— Tenez-vous bien, cria-t-il à la femme qui se cramponnait aux crins et qui paraissait avoir complètement perdu la tête.
Le cheval se cabra, mais André, qui avait un poignet de fer, ne lâcha pas les rênes et le ramena promptement.
La dame ne perdit pas une seconde pour se laisser glisser à terre ; et le cheval débarrassé du fardeau qui le gênait, se calma tout aussitôt.
Il fallait qu’il eût été bien mal monté, pour avoir pris le mors aux dents, car il était d’un naturel paisible, cela se voyait de reste. Il avait dû être loué dans quelque manège de troisième ordre.
Certain qu’il ne bougerait plus, par la raison majeure qu’il était à bout de vent, André s’empressa de descendre pour rassurer l’imprudente personne qu’il venait de tirer d’affaire.
Et cet empressement était bien désintéressé de sa part, car il ne l’avait pas regardée et il ne savait pas si elle était jeune ou vieille, jolie ou laide ; mais puisqu’il avait commencé à lui venir en aide, il ne pouvait pas en rester là.
— Comment, c’est vous ! lui dit-elle dès qu’elle eut repris haleine.
André l’envisagea et resta stupéfait en reconnaissant Martine Ferrette.
— Ah ! monsieur, s’écria la blonde, comme je regrette de vous avoir fait de la peine. Vous ne m’en voulez plus, puisque vous venez de me sauver la vie. Si vous ne l’aviez pas arrêtée, cette maudite rosse allait me casser la tête contre un arbre. Ah ! on ne m’y reprendra plus à monter des chevaux de louage pour faire plaisir à M. de Sartilly, qui me promet de m’entretenir quand je saurai l’équitation et la grammaire française… Pourquoi pas la géographie, pendant qu’il y est ? ajouta-t-elle en éclatant de rire.
André ne riait pas, lui. Il songeait à tirer parti de la situation pour obtenir des éclaircissements qu’il n’avait pas osé aller chercher chez cette créature.
— Oui, mon cher, reprit-elle, je suis désolée de vous avoir brouillé avec votre bonne amie… encore, si j’avais profité de la brouille !… mais, non, vous ne voudriez pas de moi, et je suis tombée sur un amant qui m’ennuie encore plus que l’autre… vous savez bien… celui qui a contrefait la signature de M. d’Arbois pour m’envoyer chez vous… ce gros Sartilly n’est pas platonique comme Ernest, et il m’assomme avec sa manie de me faire apprendre un tas de choses. Vous devez le connaître… il est lié avec le commandant.
— Je viens de lui parler pour la première fois de ma vie, dans l’allée des Poteaux, répondit André.
— Ah ! il est au Bois ; c’est bon à savoir. Je ne tiens pas du tout à le rencontrer, pas plus que je ne tiens à remonter sur cette vilaine bête. Je vais la confier à un commissionnaire, et vous aurez bien la complaisance de m’accompagner jusqu’à une voiture… Oh ! nous en trouverons à la porte du Jardin d’acclimatation… Nous en sommes tout près.
André hésitait. Cette promenade sous bois avec mademoiselle Ferrette ne lui plaisait guère, et elle devina pourquoi.
— Soyez tranquille, dit-elle, nous ne rencontrerons personne et vous ne regretterez pas d’être venu avec moi, car j’ai à vous dire des choses qui vous intéresseront. J’avais bien envie d’aller chez vous pour vous les raconter, mais je n’ai pas osé.
— Venez, mademoiselle, répondit le vicomte en prenant la bride de son cheval pour le mener en main.
— À la bonne heure ! s’écria Martine, vous êtes gentil, et pour vous récompenser, je vais vous donner des nouvelles de notre faussaire… de cet Ernest qui nous a joué un si vilain tour.
— Ernest ? répéta le vicomte qui ne se souvenait pas d’avoir entendu ce prénom, quoique la blonde l’eût déjà cité un instant auparavant.
— Eh ! oui ! dit Martine, vous ne vous rappelez donc pas que l’autre jour, chez vous, quand le commandant s’est expliqué avec moi, après le départ de votre petite amie, il a dit qu’on s’était servi de sa signature pour m’envoyer me casser le nez à l’hôtel du Helder et que l’auteur de cette fumisterie ne pouvait être qu’Ernest. Il a même ajouté que si je pouvais découvrir où demeure ce polisson, il me saurait gré de l’avertir.
— Il me semble, en effet, qu’il a dit quelque chose de pareil… mais quant à l’homme dont vous parlez, j’ignore…
— Le commandant ne vous a donc pas raconté ce qui m’est arrivé ?… Alors, je vais vous l’apprendre, quoique l’aventure ne soit pas flatteuse pour mon amour-propre.
» J’avais fait la connaissance d’un monsieur, un jour que je sortais de chez Jeanne de Lorris, un monsieur qui m’avait loué une voiture au mois et qui me promettait de m’installer sur un grand pied. Je me défiais parce qu’il avait l’air d’un pas grand’chose, et aussi parce qu’avec lui les séances se passaient en conversation. Il ne me parlait que de Jeanne… il me demandait ce qu’elle faisait, ce qu’elle disait…
— Et il vous a quittée brusquement, dès qu’il s’est aperçu qu’il ne pouvait rien tirer de vous ? interrompit André.
— C’est ça même. Eh bien ! ce pignouf a imaginé, après m’avoir lâchée, de m’écrire une fausse lettre. M. d’Arbois est sûr que c’est lui et voudrait lui remettre la main dessus, parce qu’il croit que le gredin qui m’a fait poser en veut à Jeanne. Il ne se trompe pas, car c’est bien certainement pour vous brouiller avec la fille de Jeanne de Lorris qu’il m’a attirée chez vous, juste au moment où la petite y était.
Et comme André risquait un signe de dénégation, la blonde reprit :
— Oh ! ne me dites pas non… d’abord je l’ai reconnue rien qu’à sa ressemblance avec sa mère… et puis, Valentine qui sait tout, m’a raconté toute l’histoire… Jeanne élevait cette enfant-là dans un quartier perdu, et elle s’est décidée tout d’un coup à aller vivre avec elle… Jeanne maintenant n’a plus besoin de personne… elle a fait sa pelote… et sa fille sera très riche… est-ce vrai que vous allez l’épouser ?
Le pauvre vicomte n’avait garde de répondre à cette question inconvenante.
— Au fait, ça ne me regarde pas, dit Martine ; je ne pense qu’à vous rendre service et à Jeanne aussi, quoiqu’elle n’ait pas été gentille avec moi… Elle aurait bien pu me recevoir une fois avant de déménager… mais, après tout, je comprends qu’elle ait fait comme ça… et je ne voudrais pas qu’elle crût que je lui en veux… d’Arbois a dû lui dire que ce n’est pas ma faute si j’ai fait de la peine à sa fille… Vous leur direz, vous, qu’il ne tient qu’à elle de repincer l’individu qui nous a joué à tous de si mauvais tours.
— Vous le connaissez ! demanda vivement André.
— Je sais ce qu’il est. Ça me coûte de l’avouer, mais ce monsieur qui devait m’entretenir et que je recevais très bien est tout simplement un valet de chambre.
» Je m’en doutais un peu, mais c’est vexant tout de même.
— Valet de chambre ! chez qui ?
— Ah ! voilà ! Je ne le lui ai pas demandé par l’excellente raison que je ne lui ai pas parlé.
— Comment savez-vous que c’est un domestique ?
— Oh ! ça se voit. Il n’était pas en livrée, quand je l’ai rencontré, mais il y a une façon de porter l’habit noir à onze heures du matin dans la rue… et puis un monsieur en habit qui fait les commissions ne peut être qu’un larbin. Je l’ai vu remettre une lettre à quelqu’un qui l’a prise sans lui rendre son salut.
— Mais vous auriez pu le suivre. Vous venez de dire vous-même, et je me souviens maintenant, que M. d’Arbois vous avait priée…
— De le « filer », si je l’apercevais sur le pavé de Paris. Je n’y aurais pas manqué. Seulement, j’étais en voiture et ça n’aurait pas été commode, puisqu’il était à pied. J’aurais bien lâché mon fiacre, mais je craignais qu’il ne me reconnût.
— Alors, vous n’êtes pas plus avancée que si vous ne l’aviez pas vu.
— Mais, si… mais, si… Je connais la personne à laquelle il apportait une lettre. C’est même, au fond, la seule raison qui m’a empêchée de le suivre.
» Et cette personne vous la connaissez aussi.
— Nommez-la donc.
— J’aurais bien été la trouver pour lui demander chez qui sert ce valet de chambre, mais ça s’est passé hier matin, et je n’ai pas eu le temps. Sartilly ne me laisse pas de repos. Maintenant, je ne regrette plus de ne pas y être allée. Vous pouvez l’interroger tout aussi bien que moi, et vous aurez tout le mérite de la découverte, vous qui venez de me rendre un fier service.
» Le monsieur que le larbin a abordé, c’est votre ami, le commandant.
— Quoi ! le commandant d’Arbois !
— Lui-même, mon cher. Il sortait du Grand Hôtel, où il loge, et je passais justement en voiture… Il y avait un embarras sur le boulevard, de sorte que j’ai eu tout le temps de le regarder… Il ne me voyait pas… Il s’était arrêté sur le trottoir pour allumer son cigare… à ce moment-là, ce gredin qui se décorait chez moi du joli nom d’Ernest, s’est approché respectueusement de M. d’Arbois… je l’ai reconnu du premier coup… il lui a remis une lettre en ôtant son chapeau… il ne lui manquait qu’un plateau d’argent dans les mains… D’Arbois l’a lue et l’a renvoyé d’un geste qui voulait dire : C’est bien, il n’y a pas de réponse. Vous concevez que j’étais fixée. Mon premier mouvement a été de sauter à bas de mon fiacre, de courir à lui et de lui dire : « Le voilà, le gueux qui s’est moqué de moi et qui a contrefait votre signature. » Mais il était encore là, le gueux en question ; il aurait deviné que j’allais éventer la mèche et il se serait sauvé pour aller avertir son maître… car je suppose que c’est son maître qui le paye pour nous embêter tous.
— Moi, j’en suis sûr, murmura le vicomte très ému.
— Et puis, continua la blonde, je ne savais pas trop comment d’Arbois prendrait la chose. Il ne m’a jamais dit au juste de quoi il retournait dans toutes ces manigances-là. Le maître du larbin ne peut être qu’un ami du commandant, et on n’aime pas apprendre qu’on est trahi par un de ses amis… sans compter que je suis obligée de ménager ce gros Sartilly… D’Arbois, qui le connaît, aurait pu se plaindre à lui que je me mêlais de ce qui ne me regardait pas.
» Bref, je me suis tenue tranquille, provisoirement. Je me proposais bien de ne pas en rester là… j’aurais écrit au commandant… mais puisque je vous ai rencontré… et puisque je suis votre obligée… j’aime bien mieux que vous profitiez du renseignement.
» Jeanne et sa fille vous devront de la reconnaissance, et si j’étais à votre place, je m’adresserais d’abord à elles… car je pense bien que vous avez fait la paix avec la petite… je leur répéterais tout bonnement ce que je viens de vous dire… elles ne peuvent pas se fâcher parce que vous m’avez parlé, après avoir arrêté mon cheval qui s’emballait… d’ailleurs, Jeanne au fond m’aime bien. Jusqu’à la semaine dernière, elle m’a toujours traitée comme une bonne camarade.
André n’avait garde d’exposer à mademoiselle Ferrette la situation où il se trouvait vis-à-vis de Thérèse et de sa mère, et comme il se taisait, la blonde enfant continua, sans s’apercevoir que ses propos perçaient le cœur du pauvre amoureux :
— Ce sera beaucoup mieux comme ça. Si vous vous adressiez directement à d’Arbois, il pourrait prendre la chose de travers ; Jeanne qui a été sa maîtresse et qui l’est peut-être encore, s’expliquera bien mieux avec lui. Vous ferez, du reste, comme vous voudrez, mais quoi que vous fassiez, tenez pour certain que notre ennemi à tous, c’est le monsieur qui a pour valet de chambre cette canaille d’Ernest… et quand vous saurez son nom à ce joli monsieur, vous serez bien aimable de me le dire, car je lui garde un chien de ma chienne et dès que je le connaîtrai, il aura de mes nouvelles.
» Tiens ! nous sommes arrivés.
Le chemin qu’ils suivaient les avait conduits précisément devant l’entrée du Jardin d’acclimatation.
Il avait là des cochers et des commissionnaires attendant la pratique, et Martine n’eut que l’embarras du choix. Elle confia sa monture indocile à un homme médaillé qui se chargea de la ramener chez le loueur, et elle grimpa lestement dans une voiture fermée, non sans avoir encore chaleureusement remercié le vicomte.
— Vous savez, lui dit-elle en le quittant, que je demeure rue Mosnier, numéro neuf, jusqu’à ce qu’il plaise à M. de Sartilly de m’acheter le mobilier de mes rêves. Je n’ose pas espérer que vous viendrez me voir, mais enfin si jamais vous avez besoin de moi, vous me trouverez toujours prête à vous servir.
» Ah !… à propos de Sartilly… pas un mot à ce gros homme, n’est-ce pas ?
André promit le silence et ne promit pas la visite. Il vit partir Martine, et l’histoire qu’elle venait de lui raconter l’avait tellement abasourdi qu’il ne songea point d’abord à remonter à cheval.
— Cette fille ne ment pas, se disait-il ; pourquoi mentirait-elle ? Et elle n’a pas pu se tromper. Elle a reconnu cet homme. Ce persécuteur de Thérèse est donc lié avec le commandant… mais il a beaucoup d’amis, le commandant… Sartilly, Desternay et tant d’autres, que je n’ai jamais vus… sans parler de M. de Randal, qui va épouser mademoiselle Valdieu… Il a un valet de chambre qui m’a reçu quand je me suis présenté… il faut que j’interroge le commandant, sans lui dire pourquoi je l’interroge. Je lui demanderai si ce n’est pas le domestique du baron qui lui a remis une lettre, hier, à la porte du Grand-Hôtel… et s’il me répond : oui… je saurai ce que j’ai à faire. Ce sera à moi de délivrer Thérèse de ce misérable… à moi seul, car maintenant je me défie même de Gontran.
Sur cette conclusion, André sauta en selle et partit à fond de train.