CHAPITRE IX.
Alors Annette ne se trouvait pas loin de la porte d’entrée du château, mais comme cette porte était décorée d’un hémicycle en pierre à l’extérieur, mademoiselle Gérard était cachée par le renflement de ce demi-cercle à l’intérieur : elle contemplait le château et restait pensive, car un pressentiment invincible, malgré tous les présages du malheur et son opposition présente, lui faisait regarder ce château avec l’idée qu’il lui serait de quelque chose(5).
En ce moment un homme franchit la porte et s’avance vers le château, Annette le vit et frémit ; cet homme était celui qui avait dansé avec elle la veille, et qui, d’une main insolente, avait osé l’enlever et la mettre dans l’infernale voiture.
Aussitôt elle s’échappa par le côté des jardins, et, avec la vélocité du lièvre poursuivi, elle regagna sa chambre, et sonnant avec force, elle ordonna à la femme de chambre qui accourut, de dire à M. de Durantal de venir sur-le-champ.
Argow(6) ne tarda pas d’une minute. Annette était dans le salon qui précédait la chambre dans laquelle elle avait passé la nuit. « Monsieur, dit-elle avec une dignité et une énergie étonnantes, l’homme qui m’a enlevée et qui a porté les mains sur moi, vient d’entrer chez vous comme si le château lui était familier ?... ayant donné à cette phrase l’air d’une interrogation, elle fixa les yeux d’Argow, qui lui répondit sur-le-champ :
— Mademoiselle, je l’ignore ; mais, quel qu’il soit, vous verrez jusqu’où ira ma vengeance.
— Pourquoi vous venger, dit Annette, il n’a offensé que moi…
À ce moment un domestique entra, et dit à Maxendi : « Monsieur, un inconnu vous demande. »
— Son nom ?...
— Navardin, répliqua le domestique.
— Mademoiselle, dit Argow en se tournant vers Annette, ayez la complaisance de rester ici.
Maxendi se rendit à son grand salon, s’assit dans un fauteuil, dit qu’on pouvait faire entrer le ravisseur d’Annette, et ordonna que tout le monde se retirât.
— Capitaine, dit Navardin en entrant et gardant son chapeau sur la tête, tes gens ont décrété que tu te rembarquerais avec eux, et, comme tu dépends deux, il faut que cela soit.
— Navardin, reprit Maxendi d’un ton de voix dont le flegme affecté cachait la plus violente colère, tu remarqueras que tu m’as appelé ton capitaine, que tu as dit mes gens… continue...
— Hé bien ! continua Navardin tremblant malgré tout son courage, je viens chercher ta réponse…… En effet, tu as dénoncé tous tes anciens camarades à la préfecture : ils sont forcés de fuir ou courent les plus grands dangers ; ils sont sans fortune, et veulent en acquérir ; or, pour n’avoir plus à te craindre, ils t’appellent au milieu d’eux : les possessions espagnoles sont révoltées, on peut courir la mer sans honte en se mettant à leur service.
— Navardin, répondit Argow d’une voix toujours croissante en force et en terreur ; si j’ai dénoncé mes anciens camarades, c’est qu’ils m’y ont forcé pour mon salut : s’ils n’avaient rien dit en m’apercevant dans la diligence, on ne m’aurait pas soupçonné. Il a été clair pour tout le monde, que je devais vous connaître ; obligé de parler, j’ai raconté à Badger, non pas ce que je savais, mais une histoire faite à plaisir. Voilà pour un point. Mes gens veulent de l’or ? qu’ils aillent en chercher : mais à qui prétend-t-on que j’obéisse ?… est-ce à eux à m’intimer des lois ? réponds ! tu te tais ; je le crois, car c’est à eux d’en recevoir. Ils sont sans fortune, dis-tu ? c’est qu’ils l’ont mangée, car chacun a eu sa part, et le dernier matelot a eu cent mille écus au moins, sans compter ce que vous mangiez toutes les fois qu’on descendait à terre. Est-ce vrai ?...
— Oui ! répondit Navardin interdit.
— Tu crois que je dépends d’eux, reprit Argow en imprimant à sa voix un caractère terrible ? Mille bombes je ne dépends de personne au monde, et un pistolet me fera toujours raison de ma vie ; je ne l’ai pas risquée cent mille fois pour la marchander maintenant : je me moque de vous tous comme d’une allumette d’un liard, et si vous avez le pouvoir de me faire bouger d’une ligne, vous serez des dieux !…
— Nous l’avons… dit Navardin.
— Et comment ?
— Chacun de nous peut te dénoncer à l’instant.
— Ce serait un grand imbécile, car, d’abord ou il serait gueux et voudrait de l’argent, ou il serait riche et aurait quelque chose à perdre. Riche, il ne me dénoncerait pas parce qu’il périrait avec moi ; et gueux, je lui donnerais tout ce qu’il me demanderait… après, je ne le craindrais guère ! il se serait désigné !…
Ici la figure d’Argow, revenue à toute sa férocité primitive, exprimait, par son seul aspect, tout ce qu’il taisait.
— Ce n’est pas tout, dit Navardin ; écoute ! Nous t’avons juré le secret et nous te le garderons ; mais nous avons pris un autre moyen ! Nous savons qui tu aimes…
— J’en suis bien aise, dit Argow en saluant ironiquement Navardin.
— Et nous tenons en notre pouvoir la jeune fille que tu voudrais…
— Qui l’a enlevée ?… s’écria d’une voix formidable Argow en se levant et interrompant Navardin, réponds !
— Moi ! cria Navardin.
— Ah, c’est toi qui as porté sur elle des mains sacrilèges !…
Le terrible Maxendi faisait trembler par sa voix les vitres de l’appartement, il sauta sur le brigand, et, le saisissant par le collet de son habit, il le contraignit à le suivre…
— Ah, disait-il, c’est toi qui as souillé par le contact de tes mains celle que nul n’est digne de toucher ! viens, viens !… et il l’entraîna.
Il lui fit traverser tout l’appartement, et le jeta tout effrayé aux pieds d’Annette étonnée. « Mademoiselle, lui dit-il, voici le coupable !… Navardin, lève les yeux !… » et, d’un coup terrible, il lui prosterna la tête sur les pieds même d’Annette, à laquelle il dit : « Mademoiselle, foulez sa tête avec vos pieds ! dégradez-le !… vengez-vous !... »
— Monsieur, dit Annette tremblante à l’aspect de Maxendi en proie à une si violente colère, Monsieur, je désire qu’on le laisse tranquille !… laissez, je lui pardonne !…
— Vous pouvez lui pardonner !… mais, moi... je verrai !… Ce que ce dernier mot cachait n’était certes pas l’idée de la clémence.
Laissons pour un moment Argow, Navardin et Annette, dans cette singulière situation, et retournons à la porte du château.
Vernyet y était accouru parce qu’il avait aperçu Annette s’enfuir à toutes jambes ; et, comme Navardin était déjà entré, il ne savait à quoi attribuer cette course précipitée ; lorsque, regardant dans la campagne, il vit au bout de l’avenue cinq à six personnes qui se dirigeaient vers le château : trois de ces personnes étaient vêtues de noir, et un homme en robe noire les guidait. Vernyet crut qu’Argow et lui étaient découverts, et il cherchait en sa tête les moyens de se soustraire à cette attaque ; mais, pendant qu’il réfléchissait, le procureur du roi arriva près de lui. Ce procureur du roi était Charles, soutenu d’un juge d’instruction et d’un commissaire : il avait, comme on voit, fait diligence, et brûlait de mettre à exécution ses projets contre son rival.
— Que veut Monsieur ?... demanda Vernyet d’un air arrogant.
— Monsieur, répondit Charles Servigné, c’est moi qui interroge et ne le suis jamais !…
— Encore faut-il que je sache, répliqua Vernyet, à quel titre ? comment, et pourquoi vous entrez à Durantal ?
— Nous venons, répliqua plus doucement le juge d’instruction, faire des perquisitions relativement à une accusation d’enlèvement qui est portée contre M. de Durantal, au sujet d’une jeune demoiselle nommée Annette Gérard.
Ces paroles firent sourire légèrement Vernyet qui, regardant alors le nouveau Procureur du Roi, le reconnut, lui tendit la main, lui prit la sienne, et lui dit : « Et c’est notre cher compagnon de voyage ! entrez, Monsieur, vous serez bien reçu à Durantal, de quelque manière que vous y veniez, en costume ou sans costume ! diable, la justice valançaise est expéditive… »
Charles ne savait quelle contenance tenir, ce ton léger n’annonçait pas des coupables. Il répondit néanmoins : « Monsieur, ne retardez donc pas son expédition, conduisez-nous, au château avant que vous n’y semiez l’alarme !… »
— Pierre, dit Vernyet, conduisez ces messieurs au salon.
Cette phrase sèche, plus sèchement dite encore, accompagnée d’un coup-d’œil sur Charles, lui fit pleuvoir, en quelque sorte, le mépris sur la tête. Servigné se sentit violemment outragé, et Vernyet ne négligea rien pour cela, car il s’en alla lentement sans saluer le groupe.
Pendant que l’on dirigeait Charles vers le salon, Vernyet cherchait Argow, et il le trouva au milieu de la scène que nous avons interrompue pour raconter ce nouvel incident.
— La justice, dit-il tout haut, vient de descendre ici…
Ces mots produisirent un notable changement : Navardin se leva brusquement, Argow porta sa main dans son sein, Vernyet se mit à rire, et Annette étonnée contempla ce tableau curieux.
— Sors, dit Argow à Navardin, ce n’est pas à la justice à te punir…
Navardin sortit par le jardin, et Argow le suivit en le guidant vers une cave dont l’entrée se trouvait dans une grotte en rocaille.
Lorsqu’ils y entrèrent, Maxendi lui dit d’un ton inflexible : « Navardin, il faut périr, car j’ai décidé que ce serait ta punition pour avoir osé profaner, par le contact de tes mains, celle que j’ai choisie pour moi. Ai-je jamais seulement regardé vos maîtresses lorsque vous en aviez ?… N’as-tu pas manqué à l’obéissance et au respect que tu me devais ?... Or, où la justice n’a pas de prise, car je serais fâché de te voir entre ses mains, ma justice à moi s’exerce : obéis à ton capitaine... avance !… c’est ton dernier pas !… »
Navardin, en entendant cette sentence sortir de la bouche de son ancien chef, trouva qu’il était dur pour lui, qui était devenu à son tour capitaine, de périr de cette manière ; alors il se retourna brusquement, et, tirant un pistolet de son sein, il ajusta, presqu’à bout portant, son ancien capitaine, auquel il enleva une boucle de cheveux.
— Ah, ah !… dit ce dernier en passant la main sur son front avec tranquillité, tu es digne de moi. En achevant ces mots, il ne lui laissa pas le temps de saisir son second pistolet. En effet, Argow prit Navardin à bras le corps, le renversa par terre avec une force si grande, qu’il ne pouvait opposer aucune résistance. Réunissant alors les deux mains du brigand sur sa poitrine, il les y fixa d’une manière invariable en les tenant sous son pied de fer, et pendant que Navardin cherchait à se sauver de cette espèce d’étau, Argow tirait tranquillement de son doigt une bague d’or dans laquelle se trouvait une épingle, il la prit, et la plongeant dans la poitrine du brigand, ce dernier expira aussitôt que la pointe de cette arme d’un nouveau genre eut atteint le sang d’un vaisseau.
Maxendi revint vers la chambre d’Annette tranquillement et comme s’il eut accompli un devoir. Pendant qu’il avait ainsi vengé mademoiselle Gérard, il s’était passé une autre scène très intéressante.
En effet, lorsque l’on eut introduit Charles et sa troupe dans le salon, au lieu de s’y arrêter, il avait continué ; et, pénétrant jusqu’à la chambre où se trouvaient Annette et Vernyet, il fut stupéfait de revoir sa cousine, qu’il croyait sous des verrous.
En l’apercevant ainsi libre, son esprit malicieux en conclut sur-le-champ qu’elle s’était fait enlever volontairement, et pour excuser, aux yeux du public, son amour pour M. de Durantal, par l’idée que la force employée à son égard l’avait jetée à la merci des ravisseurs. Alors, satisfait de pouvoir se venger du mépris qu’Annette avait pour lui, et cela à la vue de tout le monde, il lui dit d’un ton plein d’affection, et comme un père à sa fille :
— Êtes-vous libre, Annette ?...
— Oui, Charles, répliqua-t-elle en appuyant sur cette syllabe.
— Oh ! Annette, reprit Charles Servigné, si vous êtes ici volontairement, quelle singulière comédie la passion vous a fait jouer devant une assemblée tout entière !… Vous n’en avez sans doute pas prévu les effets, car j’ose croire, si toutefois votre caractère religieux ne m’en a pas imposé, que vous eussiez renoncé à votre dessein : votre mère est au désespoir ; elle a pleuré toute la nuit, demandant sa chère fille à chacun. Cette nuit qui, pour les nouveaux mariés et pour votre tante, devait être une nuit nuptiale, a été une nuit de désolation !... Moi-même, ardent à venger avec vous l’ordre social, j’ai armé les lois d’une célérité qui leur était inconnue : je me suis hâté, mes soupçons ont été bientôt pour moi des réalités ; j’arrive, je vous trouve, et quelques heures ont suffi pour tout apaiser entre vous et votre ravisseur !… Oh ! Annette, vous, si religieuse, si grande, si candide, si pure, où vous retrouvai-je ?… quel chagrin pour madame votre mère ! il l’emportera au tombeau !…
Le groupe, en entendant ces artificieuses et vindicatives paroles si bien colorées d’un air de vérité par les circonstances, trouva que le nouveau Procureur du Roi avait une éloquence touchante : mais Vernyet, qui étudiait Charles et semblait lire dans ses yeux, devina que ce discours n’était pas sincère ; d’un autre côté, il était bien aise de voir Annette dégradée dans l’opinion publique, parce qu’alors Argow n’en ferait pas sa femme ; et cependant la haine secrète que le visage de Charles faisait naître en lui, fut cause de sa réponse.
— Monsieur, lui dit-il, à l’instant où vous trouvez ici mademoiselle libre, vos fonctions cessent : vous devriez vous retirer, et lui épargner vos inconvenants discours.
— Êtes-vous son ravisseur ?… lui demanda Charles.
— Si je l’étais et qu’elle l’aimât, comme vous le supposez gratuitement, je vous aurais déjà jeté par la fenêtre, tout Procureur du Roi que vous êtes !
À ces mots qu’Argow entendit, il entra, et sa figure prit une expression terrible à l’aspect de ce groupe. Annette, comme une vierge au pied de la croix, était tellement accablée sous le poids du perfide langage de son cousin, que, semblable à un agneau que l’on frappe, elle regardait fixement Charles sans pouvoir répondre un seul mot.
— Monsieur, reprit Charles avec une grande dignité, ce que je dis à mademoiselle, je ne le dis pas à titre de magistrat, c’est à titre de père, de cousin, d’ami…
— Mon cousin, mon ami, mon père, reprit Annette les larmes dans les yeux, aurait pu me dire cela en particulier ; il se serait surtout informé si j’avais été enlevée volontairement avant de le supposer… Il ne m’aurait pas mis la mort dans le cœur en me disant que je tue ma mère !… ici les larmes d’Annette devinrent si fortes qu’elle ne put achever ; elle tomba dans un fauteuil en se cachant le visage, et des sentiments bien divers s’emparèrent des cœurs.
— Qui la fait pleurer ici ?… s’écria Argow en lançant un foudroyant regard qui fit trembler tout le monde : il palpitait de rage et semblait chercher sa victime. Je le saurai, dit-il, malheur à lui !…
— Monsieur, dit Annette, sublime d’effroi, vous me perdez en prenant ma défense !… Dites-leur donc que vous m’avez sauvée, que vous alliez me reconduire à l’instant, que… je ne sais, le monde pensera ce qu’il voudra, mais ma conscience est pure, elle est muette à me reprocher la moindre chose ! et Dieu, ma mère, mon père aimé, sont mes seuls juges !… mais, mon généreux libérateur, cessez de parler comme si je vous étais de quelque chose, il n’y a entre nous d’autre lien que celui de la reconnaissance.
— Qui peut expliquer un tel mystère ?… demanda le juge d’instruction.
— Est-il besoin de l’expliquer ! reprit Argow ; mais, s’écria-t-il, je vais vous parler à tous : Vous allez retourner à Valence ? écoutez-moi bien ! et suivez de point en point ce que je vais dire. On a enlevé mademoiselle. Je me promenais avec mon ami que voici, hier soir, et j’ai de loin aperçu une voiture de laquelle partaient des cris : j’ai couru, j’ai délivré mademoiselle : il était trop tard pour la reconduire à Valence, j’allais le faire ce matin quand vous êtes venus. Mademoiselle a passé la nuit au château de Durantal, voilà la vérité. Si dans Valence un être ose tirer de ceci une conséquence défavorable à mademoiselle, je jure que lui ou moi périrons, et que, si je péris, celui que voilà me vengera !...
— Oui, dit Vernyet.
— Ce n’est pas tout ! reprit Argow, je vous permets de publier partout que j’aime mademoiselle, qu’elle a en moi un serviteur, un ami dévoué, que si jamais je me marie, et qu’elle me permette d’oser aspirer à elle, je n’aurai jamais d’autre femme ; que quiconque lui fera mal, lui nuira, sera mon ennemi capital ! que, dussé-je dépenser un million, je la protégerai désormais contre toute attaque, et quiconque osera tirer de ceci une conséquence défavorable, je jure qu’alors il mourra, car il m’aura fait insulte, ou si je meurs, Monsieur que voici me vengera !...
— Oui, dit Vernyet.
— Maintenant, Messieurs, dit Argow en changeant subitement de ton, voulez-vous prendre quelque chose ?… Pierre, des sièges...
— Quoiqu’il en soit, dit Charles, ceux qui ont enlevé mademoiselle Gérard avaient un but, et la société ne doit pas rester sans vengeance ; notre ministère nous impose le devoir de chercher ce but et les auteurs de l’enlèvement.
Ici Argow reconnut en Charles le jeune homme de la diligence, cette reconnaissance lui fit froncer le sourcil, et sa physionomie reprit un caractère terrible. « Jeune homme, lui dit-il, vous vous trouvez sur mon passage dans la vie !… » Il y avait un sens à ces paroles, elles firent impression sur l’assemblée. « Vous y êtes mal !... prenez garde !... » Argow ne dissimula en rien l’aversion qui lui dicta ces derniers mots.
— Je n’ai fait que mon devoir, dit Charles, et nulle considération ne m’empêchera de suivre toujours ce qu’il m’indiquera ; mais je dois vous prévenir que ma cousine a tout mon amour, qu’elle m’est promise…
— C’est faux !… s’écria Annette en voyant Argow dévorer Charles des yeux ; je n’ai aucun motif qui ne parte de la vérité, pour démentir ainsi mon cousin : Charles, vous savez que nous ne sommes rien l’un à l’autre, et, quand cela n’aurait pas été déjà, le discours que vous venez de tenir tout à l’heure, sur une amie que vous connaissez dès l’enfance, aurait suffi pour briser tout lien entre nous... je comprends votre regard ironique, Charles, mais sachez que je n’ignore pas que je suis à Durantal, que le maître n’entre pour rien dans ma protestation, et que ce qu’il a dit tout à l’heure n’a pas plus influé sur mon âme, que mon image sur la glace que je vois en ce moment. J’ignore qui m’a enlevée ; mais, ce que je sais, c’est que ce n’est pas Monsieur, car, depuis que je suis ici, il ne m’a pas encore dit trois phrases… vous me connaissez, Charles ? et votre conscience doit vous crier que rien que la vérité ne sortira jamais de la bouche d’Annette.
— Maintenant, Monsieur, dit-elle à Maxendi, ordonnez, je vous prie, qu’on me reconduise seule à Valence : malgré le plaisir que j’aurais à être présentée à ma mère par mon libérateur, je sens que…
— Non, mademoiselle, votre cœur vous dira, répondit Argow, que l’opinion d’êtres aussi éloignés de votre nature n’est rien. Permettez que j’ose réclamer l’honneur de vous accompagner. Si vous avez passé une nuit sous les voûtes de Durantal, vous pouvez, sans qu’il n’en soit ni plus ni moins, être reconduite à votre mère par moi.
— C’est vrai, dit Annette, ne pas le faire ce serait reconnaître du mal, et il n’y en a aucun.
Dans cette matinée, le caractère d’Argow venait de se déployer tout entier, Annette avait brillé de tout le lustre de l’innocence, et Charles se montra tel qu’il devait toujours être, enclin à satisfaire ses passions sous le masque de l’intérêt général, orgueilleux, mais, par cela même, susceptible de sentiments nobles.
On déjeuna, tout le monde fut réuni autour de la même table, mais le déjeuner fut froid de conversation. Le juge d’instruction eut mille égards pour Annette, surtout pour le maître de la maison qu’il savait être l’ami intime du préfet et riche à millions. Il lui parla de sa terre, du pays, de Valence, et parut enchanté qu’une semblable méprise lui eût procuré l’honneur de se trouver avec M. de Durantal ; méprise qui du reste n’avait été faite que sur la volonté de M. le Procureur du Roi.
Argow, à cette phrase par laquelle le juge rejetait tout sur Charles, regarda Servigné avec une horrible expression de haine.
Le déjeuner fini, on monta en voiture, Annette fut seule au fond de la calèche, son cousin et Argow se mirent sur le devant, les autres personnes eurent leur voiture, et l’on partit pour Valence.
En chemin, Annette dit à M. de Durantal que, toute flattée qu’elle devait être de lui avoir inspiré les sentiments qu’il avait manifestés, elle le conjurait de n’y point persister, et surtout d’empêcher que les circonstances de cette matinée, sous ce rapport, devinssent publiques. Argow resta muet.