Acte V Scène première Ragotin, la Rancune.RAGOTINLe Destin s’est, dit-on, battu comme un lion ;Et, ma foi ! c’était fait de Blaise Bouvillon,Si d’une prompte fuite il n’avait pris la voie.LA RANCUNES’il eût été tué, que j’aurais eu de joie !RAGOTINEst-ce que Bouvillon te choque ou t’a rendu…LA RANCUNENon ; c’est que le Destin aurait été pendu.Depuis que d’un soufflet il m’a donné la touche,Pour quelque démenti prononcé par ma bouche,Quoiqu’à nous embrasser on ait vu ma ferveur,Ce soufflet m’est toujours demeuré sur le cœur ;Et sans cesse en secret sensible à cette offense…RAGOTINAh ! pour un temps, ami, suspends cette vengeance,Jusqu’à ce que tes soins, propices à mon cœur,À m’être favorable accoutument sa sœur.Je l’aime, et, si tu n’as pitié de ma souffrance,Dans deux jours il n’est plus de Ragotin en France.LA RANCUNEPour vous servir je veux oublier mon courroux ;Et, pour vous témoigner combien je suis à vous,Je vais vous en donner la marque la plus tendreQue d’un cœur généreux un ami puisse attendre.RAGOTINDe trop d’honnêteté c’est me favoriser.LA RANCUNEJe n’en userais pas comme j’en vais user,Si je ne vous aimais autant que je vous aime,Et ne vous regardais comme un autre moi-même.RAGOTINJe te suis obligé.LA RANCUNECe que vous allez voirVous montrera sur moi quel est votre pouvoir.RAGOTINParle, achève, mon cher, de me combler de joie.LA RANCUNEN’auriez-vous point sur vous dix écus de monnaie ?Prêtez-les-moi. Parbleu ! je suis garçon de cœur :Je ne les prendrais pas d’un autre.RAGOTINTrop d’honneur.LA RANCUNESi je n’avais pour vous une ardeur singulière,Je ne vous ferais pas une telle prière.RAGOTIN, tirant d’un boursonJe le crois. Tiens, voilà déjà demi-louis.LA RANCUNELes amis, au besoin, sont toujours les amis :Je n’emprunterais pas d’aucun autre une obole.RAGOTIN, tirant d’une bourse de sa pocheOh ! ce demi-louis avec cette pistole,Et puis ces trente sous, cela fait six écus.LA RANCUNEEst-elle de poids ?RAGOTINOui.LA RANCUNEDans deux jours tout au plus,Employant tous mes soins près de votre maîtresse,Vous entendrez parler pour vous de mon adresse.RAGOTIN, tirant de l’autre pocheVoilà trois écus blancs, qui font neuf justement.LA RANCUNEMa foi ! vous m’avez plu tantôt infinimentDans le rôle… ← Chapitre précédent Chapitre suivant →