CCLXe nuit
Sire, le roi Beder remercia le vieillard de l’hospitalité qu’il exerçait envers lui, et de la protection qu’il lui donnait avec tant de bonne volonté. Il s’assit à l’entrée de la boutique, et il n’y parut pas plutôt que sa jeunesse et sa bonne mine attirèrent les yeux de tous les passants ; plusieurs s’arrêtèrent même, et firent compliment au vieillard sur ce qu’il avait acquis un esclave si bien fait, comme ils se l’imaginaient ; et ils en paraissaient d’autant plus surpris, qu’ils ne pouvaient comprendre qu’un si beau jeune homme eût échappé aux actives recherches de la reine : « Ne croyez pas que ce soit un esclave, leur disait le vieillard, vous savez que je ne suis ni assez riche, ni d’une condition assez élevée, pour en avoir de cette beauté : c’est mon neveu, fils d’un frère que j’avais, qui est mort, et comme je n’ai pas d’enfants, je l’ai fait venir pour me tenir compagnie. » Ils se réjouirent avec lui de la satisfaction qu’il devait avoir de son arrivée ; mais en même temps ils ne purent s’empêcher de lui témoigner la crainte qu’ils avaient que la reine ne le lui enlevât « Vous la connaissez, lui disaient-ils, et vous ne devez pas ignorer le danger auquel vous vous êtes exposé, après tous les exemples que vous en avez. Quelle douleur serait la vôtre, si elle lui faisait le même traitement qu’à tant d’autres que nous savons ! »
« Je vous suis bien obligé, reprenait le vieillard, de la bonne amitié que vous me témoignez, et de la part que vous prenez à mes intérêts ; je vous en remercie avec toute la reconnaissance possible. Mais je me garderai bien de penser même que la reine voulût me faire le moindre déplaisir, après toutes les bontés qu’elle ne cesse d’avoir pour moi. Au cas qu’elle en apprenne quelque chose et qu’elle m’en parle, j’espère qu’elle ne songera pas seulement à lui, dès que je lui aurai marqué qu’il est mon neveu. »
Le vieillard était ravi d’entendre les louanges qu’on donnait au jeune roi de Perse ; il y prenait part comme si véritablement il eût été son propre fils, et il conçut pour lui une amitié qui augmenta à mesure que le séjour qu’il fit chez lui lui donna lieu de le mieux connaître. Il y avait environ un mois qu’ils vivaient ensemble, lorsqu’un jour le roi Beder, étant assis à l’entrée de la boutique à son ordinaire, la reine Labe (c’est ainsi que s’appelait la reine magicienne), vint à passer devant la maison du vieillard avec un pompeux cortège. Le roi Beder n’eut pas plutôt aperçu la tête des gardes qui marchaient devant elle, qu’il se leva, rentra dans la boutique, et demanda au vieillard ce que cela signifiait : « C’est la reine qui va passer, reprit-il, mais demeurez et ne craignez rien. »
Les gardes de la reine Labe, habillés d’un habit uniforme, couleur pourpre, montés et équipés avantageusement, passèrent en quatre files, le sabre haut, au nombre de mille, et il n’y eut pas un officier qui ne saluât le vieillard en passant devant sa boutique. Ils furent suivis d’un pareil nombre d’eunuques, habillés de brocard et mieux montés, dont les officiers lui firent le même honneur. Après eux, autant de jeunes demoiselles, presque toutes également belles, richement habillées et ornées de pierreries, venaient à pied d’un pas grave avec la demi-pique à la main, et la reine Labe paraissait au milieu d’elles sur un cheval tout brillant de diamants, avec une selle d’or et une housse d’un prix inestimable. Les jeunes demoiselles saluèrent aussi le vieillard à mesure qu’elles passaient, et la reine, frappée de la bonne mine du roi Beder, s’arrêta devant la boutique : « Abdallah, lui dit-elle (c’est ainsi qu’il s’appelait), dites-moi, je vous prie ; est-ce à vous cet esclave si bien fait et si charmant ? Y a-t-il longtemps que vous avez fait cette acquisition ? »
Avant de répondre à la reine, Abdallah se prosterna contre terre, et en se relevant : « Madame, lui dit-il, c’est mon neveu, fils d’un frère que j’avais, qui est mort il n’y a pas longtemps. Comme je n’ai pas d’enfants, je le regarde comme mon fils, et je l’ai fait venir pour ma consolation, et pour recueillir, après ma mort, le peu de bien que je laisserai. »