CHAPITRE XXVI
Vous devez bien imaginer que la conversation n’était pas très brillante lorsque j’arrivai. Mes camarades, fatigués, mangeaient en silence, naturellement ils me firent quelques questions ; et nous nous racontâmes nos malheurs, tout en les entremêlant de réflexions sur la campagne, sur les généraux, sur leurs fautes, sur les Russes et le froid. Un moment après mon arrivée, le colonel, ayant fini son maigre repas, s’essuie les moustaches, nous souhaite le bon soir, jette son regard noir à l’italienne et lui dit : – Rosina ? Puis, sans attendre de réponse, il va se coucher dans la petite grange aux fourrages. Le sens de l’interpellation du colonel était facile à saisir. Aussi la jeune femme laissa-t-elle échapper un geste indescriptible qui peignait tout à la fois et la contrariété qu’elle devait éprouver à voir sa dépendance affichée sans aucun respect humain, et l’offense faite à sa dignité de femme, ou à son mari ; mais il y eut encore dans la crispation des traits de son visage, dans le rapprochement de ses sourcils, une sorte de pressentiment : elle eut peut-être une prévision de sa destinée. Rosina resta tranquillement à table. Un instant après, et, vraisemblablement, lorsque le colonel fut couché dans son lit de foin ou de paille, il répéta : – Rosina ?… L’accent de ce second appel fut encore plus brutalement interrogatif que l’autre. Le grasseyement du colonel et le nombre que la langue italienne permet de donner aux voyelles et aux finales, peignirent tout le despotisme, l’impatience, la volonté de cet homme. Rosina pâlit, mais elle se leva, passa derrière nous, et rejoignit le colonel. Tous mes camarades gardèrent un profond silence ; mais moi, malheureusement, je me mis à rire, après les avoir tous regardés, et mon rire se répéta de bouche en bouche. – Tu ridi ? dit le mari. – Ma foi, mon camarade, lui répondis-je en redevenant sérieux, j’avoue que j’ai eu tort, je te demande mille fois pardon ; et si tu n’es pas content des excuses que je te fais, je suis prêt à te rendre raison… – Ce n’est pas toi qui as tort, c’est moi, reprit-il froidement. Là-dessus, nous nous couchâmes dans la salle, et bientôt nous nous endormîmes tous d’un profond sommeil. Le lendemain, chacun, sans éveiller son voisin, sans chercher un compagnon de voyage, se mit en route à sa fantaisie avec cette espèce d’égoïsme qui a fait de notre déroute un des plus horribles drames de personnalité, de tristesse et d’horreur, qui jamais se soient passés sous le ciel. Cependant, à sept ou huit cent pas de notre gîte, nous nous retrouvâmes presque tous, et nous marchâmes ensemble, comme des oies conduites en troupe par le despotisme aveugle d’un enfant. Une même nécessité nous poussait. Arrivés à un monticule d’où l’on pouvait encore apercevoir la ferme où nous avions passé la nuit, nous entendîmes des cris qui ressemblaient au rugissement des lions dans le désert, au mugissement des taureaux ; mais non, cette clameur ne pouvait se comparer à rien de connu. Néanmoins, nous distinguâmes un faible cri de femme mêlé à cet horrible et sinistre râle. Nous nous retournâmes tous, en proie à je ne sais quel sentiment de frayeur ; nous ne vîmes plus la maison, mais un vaste bûcher. L’habitation, qu’on avait barricadée, était toute en flammes. Des tourbillons de fumée, enlevés par le vent, nous apportaient et les sons rauques et je ne sais quelle odeur forte. À quelques pas de nous, marchait le capitaine, qui venait tranquillement se joindre à notre caravane ; nous le contemplâmes tous en silence, car nul n’osa l’interroger ; mais lui, devinant notre curiosité, tourna sur sa poitrine l’index de la main droite, et de la gauche montrant l’incendie : – Son’io ! dit-il. Nous continuâmes à marcher sans lui faire une seule observation.